Instagram, réseau social de partage d’images pour smartphone, compte aujourd’hui 100 millions d’utilisateurs actifs, parmi lesquels on compte relativement peu d’artistes plasticiens. Analyse d’un paradoxe.

Par Magali Lesauvage (Exponaute, 19 juillet 2013) 

Les artistes s’approprient (enfin) de plus en plus Internet. Pas seulement pour y faire leur personal branding au travers d’un site-vitrine, mais aussi pour communiquer, comme la plupart des internautes, leurs préoccupations, leur work in progress, leurs sources d’inspirations. C’est en grande partie sur les réseaux sociaux qu’on les retrouve : principalement Facebook, qui permet de se créer une fan page tout aussi efficace qu’un site perso, et plus rarement Twitter – où ce sont les artistes conceptuels qui y sont le plus pertinents, comme par exemple un On Kawara égrenant chaque jour un « I AM STILL ALIVE » vibrant, en écho à ses peintures de dates quotidiennes.

Capitalisme artiste

Le succès d’Instagram a été analysé en long et en large : esthétisation de la vie quotidienne, standardisation des clichés et des thèmes (chats, pieds, selfies ou autoportraits, repas…), appartenance à une communauté… Les sociologues Gilles Lipovetsky et Jean Serroy ont également théorisé la notion de « capitalisme artiste » (dans l’ouvrage L’Esthétisation du monde publié récemment), «ce système qui incorpore de manière systématique la dimension créative et imaginaire dans les secteurs de la consommation marchande» : l’art serait «un secteur créateur de valeur économique» innervant tous les domaines marchands. L’art est partout et nous sommes tous potentiellement artistes.

C’est en tout cas ce que veulent nous faire croire les marques comme Instagram, laquelle se vend ainsi sur l’Apple store : «Transformez les moments de tous les jours en œuvres d’art que vous souhaitez montrer à vos amis et votre famille».

Il s’agit bien, en réalité, de transformer une réalité banale en objet esthétique.

Paradoxe : peu d’artistes utilisent Instagram à des fins artistiques, comme par exemple Ryan McGiness et son « New Now Post-Art Art ». La plupart ne font pas des photos différentes de celles que l’on trouve chez tout autre instagramer – même un artiste du Net Art comme Rafaël Rozendaal. Les rares qui sont inscrits sur le réseau social (même si cette liste peut sembler impressionnante) y montrent souvent le travail en cours, comme Takashi Murakami ou JR : vues d’atelier et des assistants au travail, photos d’expos et de vernissages. Instagram est alors surtout un outil de promotion et de diffusion, et l’artiste (ou son assistant) se fait le community manager de son réseau. D’autres documentent leur quotidien : Yoko Ono se met en scène dans chaque image, se faisant le mème de sa propre vie, ou Ai Weiwei photographie (souvent) son chat et son fils. Certains prennent en photo toute leur récente production, comme Richard Prince, qui depuis trente ans travaille sur la réappropriation et le recyclage des images.

Pourquoi ce désintérêt de l’art visuel, quand Instagram est devenu un réflexe pour beaucoup, et que les filtresvintage donnent un vernis artistique au moindre cliché ? Sans doute parce que le sentiment esthétique est d’abord une relation : pour qu’une image frappe, retienne l’attention, il faut qu’elle pose une énigme, qu’elle excite la curiosité. L’accumulation et la standardisation des photos sur Instagram, via le format unique et les filtresvintage à disposition, dissipent le mystère : les images se trouvent noyées dans un flux continu de 40 millions de posts quotidiens. La plupart des utilisateurs d’Instagram cherchent plus ou moins consciemment à faire la même photo que les autres pour montrer qu’ils appartiennent bien à la même communauté : processus que fuit l’artiste en perpétuelle quête d’originalité. Et ce sont, finalement, les images « pauvres » qui frappent le plus, notamment celles que l’on pourrait associer à l’esthétique du non-lieu d’un Bustamante des années 1980. Une photographie dite « minimale », telle que la pratiquent un oggsie ou un miki.

«Explorer l’inconscient du monde représenté»

© __miki__/Instagram

Ce dernier (Mickaël Puiravau de son vrai nom, auteur de près de 1000 images, et suivi par plus de 2300 abonnés) explique ainsi sa démarche: « C’est bien un support de diffusion mais c’est surtout une activité qui me tient en alerte, une pratique quotidienne. J’essaie de montrer une image par jour ». Il souligne également le caractère superficiel du support, où «les choses trop fines risquent de ne pas être vues», et où «la plupart des utilisateurs ne regardent les images pas plus d’une demi-seconde : on parle de mobile photography mais il y a aussi de la mobilité d’une image à l’autre». Les raisons pour lesquelles il a choisi ce médium pour diffuser une partie de son travail : l’impact du format carré, les éventuelles rencontres possibles avec d’autres artistes, ou les projets artistiques possibles (comme par exemple The Hashtag of Man, inspiré de l’encyclopédie d’images The Family of Man d’Edward Steichen). Mickaël Puiravau capture des motifs trouvés dans le décor ordinaire et n’utilise pas de filtres, car ils « tentent de redonner de la matière aux images et en même temps les éloignent du réel ». Il s’agit plutôt selon lui «d’explorer l’inconscient du monde représenté».

Instagram permet de photographier le réel permanent et de le diffuser dans le monde de manière immédiate. Mais ce sont toujours les mêmes images que l’on y voit, et une communauté ciblée à laquelle on s’adresse. Le mythe originel de la peinture occidentale, raconte Pline, est celui d’une jeune fille qui, désespérée de voir partir l’être aimé, dessina le contour de son visage sur un mur pour en garder le souvenir vivace. Fournisseur de mémoire permanente, Instagram serait l’aboutissement du mythe de l’art comme dédoublement du monde, annihilant par là-même le rôle de l’artiste comme producteur d’images neuves.

Article paru dans le magazine d’Exponaute, le 19/07/2013