Emilien Leonhardt (Hirox Europe): « je rêve de scanner entre autres la Joconde ou le plafond de la chapelle Sixtine »

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L’emblématique « Fille à la perle » de Johannes Vermeer a fait l’objet d’une numérisation ultra haute résolution, considérée comme la première « reproduction » d’un tableau à plus de 10 milliards de pixels (10 gigapixels) jamais produite. Cette numérisation réalisée par la société Hirox Europe permet de zoomer suffisamment pour plonger dans les plus infimes touches de peinture et dans les minuscules fissures de la toile. Emilien Leonhardt, Manager Hirox Europe et Gérant de la société Jyfel Corporation SARL revient sur cette expérience hors du commun mais aussi sur ses projets dans une interview accordée au Clic France.

Lire également l’article du Clic France: . Une numérisation de 10 gigapixels révèle les mystères de la « Fille à la perle » de Vermeer

  • Pouvez-vous nous présenter en quelques mots l’entreprise Hirox ? 

Hirox est une société d’optique Japonaise, créée en 1978, pionnier en microscopie optique et inventeur du premier microscope vidéo en 1985.

La société Jyfel Corporation SARL est une société Française fondée il y a 14 ans pour assurer la distribution d’Hirox en Europe. Elle est aussi fabricant de solution sur mesure pour les utilisateurs Hirox.

  • Avant le projet autour de « la fille à la perle », aviez-vous déjà travaillé avec des musées ?

Oui, nous avons déjà vendu des microscopes Hirox au plus grands musées Européens tels que le Louvre, le musée de l’homme, le musée du quai Branly mais aussi le Rijksmuseum, le Van Gogh Museum, le Tate ou la National Gallery à Londres. En tout, plus de 30 musées Européens sont nos clients.

  • Pouvez vous présenter en quelques mots ?

Passionné de photographie et d’optique, après mes études en France et en Allemagne, j’ai commencé à travailler avec Hirox en 2004, puis créé la société Jyfel corporation SARL à Lyon en 2006/2007 pour aider à développer le marché Européen.

Nous avons des clients dans de nombreux secteur d’activité (aérospatial, automobile, micro-électronique par exemple), mais le milieu des musées et de la restauration d’œuvre d’art nous tient particulièrement à cœur.

  • Comment Hirox a t elle été impliquée dans le projet d’étude du tableau de Vermeer par le Maurithsuis ?

Le Mauritshuis me connaissait déjà de par les différents projets dans lesquels j’étais impliqué (restauration du Black on marron de Rothko au Tate, Cri de Munch à Oslo, inspection de différents tableaux de Van Gogh…) et Abbie Vandivere, la restauratrice responsable du projet, m’a contacté pour me demander de participer à la partie inspection microscopique de la Jeune Fille à la Perle. Cette inspection faisait partie du projet « girl in the spotlight », réexamen du tableau combinant de multiples technologies (dont l’analyse des éléments, la topographie, l’IR, UV, …), le tout ouvert au public !

  • Quel était l’objectif de cette recherche ? En quoi la technologie Hirox permettait d’y répondre ?

A l’origine, ma tâche était simplement de regarder quelques parties du tableau mais lorsqu’Abbie m’a présenté le projet, j’ai tout de suite compris la chance unique de pouvoir avoir accès à ce tableau et de réaliser quelque chose de nouveau pour nous, le scan entier d’un tableau au microscope.

Sous la direction d’Abbie Vandivere, le Mauritshuis a souhaité posé les questions suivantes :

. Quelles étapes Vermeer a-t-il suivies pour créer ce tableau ?

. Que pouvons-nous savoir sur les couches sous la surface ?

. À quoi ressemble-t-elle au microscope ?

. Quels matériaux Vermeer a-t-il utilisés et d’où venaient-ils ?

. Quelles techniques Vermeer a-t-il utilisées pour créer des effets optiques subtils ?

. À quoi ressemblait la peinture à l’origine et comment a-t-elle changé ?

  • Quelle a été la contribution de la technologie Hirox ?

La technologie de microscopie numérique 3D Hirox permet de combiner rapidement et précisément tous les points nets de la surface d’un objet en déplaçant l’optique à différents niveaux de mise au point (pour ce tableau, à peu près 50 images en Z) grâce à un axe latéral motorisé. Une fois le « multi focus » effectué, il est possible de visualiser la surface en 3D puis de mesurer différentes hauteurs par l’intermédiaire d’une coupe virtuelle en profil.

Ensuite, en combinant plusieurs 3D, on peut créer un panorama 3D. Jusqu’à présent il était possible de scanner une centaine d’images sur des distances de quelques centimètres, mais afin de réaliser le scan de la jeune fille à la perle, nous avons développé deux nouveautés : à la fois un stand motorisé XY de haute précision avec des distances de 50x50cm mais aussi un logiciel spécialement réalisé pour ce tableau permettant d’éliminer les limites précédentes de panorama maximal.

Et heureusement tout était prêt pour le scan qui a duré toute une nuit : 9100 fichiers 3D de 50 images chacun, soit un total de 455 000 images pour un panorama de 10 milliards de pixels.

Une fois le scan complet effectué, nous avons effectué plusieurs autres scans à un niveau de zoom et donc de résolution encore supérieure (1 pixel = 1 micron) de 10 aires offrant un niveau de détail exceptionnel.

  • En quoi la numérisation de l’œuvre est elle unique ? Est-ce vraiment la première numérisation d’une œuvre à 10 gigapixels dans le monde ?

Oui, il s’agit effectivement du premier scan entier d’un tableau complet au microscope d’une telle résolution, de plus visible par le public en ligne.

Avec de surcroit un système de visualisation 3D contrôlable depuis son ordinateur ou son téléphone portable !

De plus, ce projet avait un double intérêt: à la fois un intérêt scientifique pour les conservateurs, leur permettant de documenter très précisément l’état de surface du tableau, mais aussi pour offrir au public une experience interactive de proximité, les plongeant dans le monde peu connu de la restauration d’oeuvre d’art, tout en les sensibilisant à la nécessité de protéger les chefs d’œuvres pour les générations à venir! La jeune fille à la perle a deja plus de 350 ans, espérons qu’elle soit toujours en bon état dans 350 ans, et même bien plus!

Pano : www.micro-pano.com/pearl

3D : www.hirox-europe.com/PEARL/3D

  • Quand s’est déroulée la numérisation ?

La numérisation s’est déroulée en Mars 2018.

  • Comment s’est déroulée la numérisation ? Le musée était-il fermé ?

Non, et cela était aussi un challenge très intéressant : le Mauritshuis a voulu partager cette expérience inédite avec le public en dévoilant entièrement l’inspection dans la plus belle salle, la salle d’or (Gouden Zaal) du musée.  Afin de d’offrir la meilleure au public tout en protégeant le tableau, le Mauritshuis a construit un enclos en verre et a ajouté des écrans de télévision montrant et décrivant ce qui se passait.

Nous avons commencé par une inspection à faible grossissement avec un bras articulé et un éclairage UV, notamment pour voir les retouches en fluorescence, puis monté le stand bridge pour commencer l’inspection avec le tableau à l’horizontal.

Cette examen « dynamique » sur des zones particulières à la demande des chercheurs présents a eu lieu pendant la journée, puis nous avons lancé le scan automatisé XYZ de 10 milliards de pixels pendant la nuit.

  • Combien de temps a duré la séance de numérisation ? Combien de temps a duré l’assemblage des nombreuses images ? 

Le scan du tableau entier a duré 14 heures, je n’ai pas noté la durée d’assemblage car elle a eu lieu ultérieurement et nous avons testé de nombreux paramètres avant de lancer l’assemblage final pour obtenir le meilleur résultat.

  • S’agissait-il d’une prestation d’Hirox ou d’un partenariat ?

Il s’agit d’une prestation de service, mais suite à ce projet, le musée Mauritshuis convaincu des avantages de la technologue Hirox a décidé d’acheter l’équipement pour faire d’autres scans tel que « View of Delft » ou de manière générale pour aider les conservateurs à mieux observer et mesurer la surface des tableaux du musée.

  • Quand avez vous mis en ligne le site web d’exploration de la numérisation ?

Il y a quelques mois, lors de la conférence de presse du Mauritshuis présentant les résultats du projet « girl in the spotlight »

  • Pourquoi la numérisation hirox n’est elle pas présentée sur le site officiel du musée ?

Le musée a déjà mis le lien vers notre site web, il s’agit principalement d’une question technique.

  • Qu’avez vous appris de cette expérience en terme de technologie ?

Ce projet était une occasion idéale de réaliser le rêve que j’avais depuis plus de 10 ans de scanner un tableau entier.

Grace à la renommée internationale de ce tableau, j’ai pu remuer ciel et terre, et tous les ingénieurs aussi bien au niveau mécanique que logiciels ont tout mis en œuvre pour s’assurer que ce projet soit un succès. Sans l’aide de mes collègues Vincent Sabatier, Nakajima et Takeuchi, cela aurait été impossible !

Suite aux avancées technologiques réalisées grâce à ce projet, nous avons développé des systèmes de scan sur mesure pour d’autres musées, mais aussi pour des clients dans l’aérospatial, la micro électronique et même le cosmétique !

  • Qu’ont appris le musée et ses conservateurs sur l’œuvre, grâce à votre numérisation ?

Comme l’explique Abbie Vandivere, « l’inspection au microscope 3D Hirox a montré des détails de la fille que nous n’avions jamais observés auparavant. À un grossissement de 35x, nous pouvons voir les poils individuels de ses cils et à 140x, les particules de pigment qui donnent à la peinture sa couleur ». 

« En regardant les coups de pinceau de Vermeer en 3D, nous apprenons entre autres comment Vermeer appliquait ses touches de peintures. Nous pouvons voir et mesurer la hauteur des petits points et des doubles points qui rendent la texture de ses vêtements si réelle. Nous pouvons aussi quantifier la taille des craquelures et suivre l’évolution dans le futur pour essayer de réduire au maximum la propagation ce celles-ci ».

  • Aimeriez vous renouveler cette expérience sur une autre œuvre d’art ?

Bien sûr, ce projet était fascinant et je suis impatient de scanner d’autres tableaux !

Depuis, j’ai eu la chance de scanner plusieurs parties de « View of Delft » et je rêve de scanner entre autres la Joconde ou le plafond de la chapelle Sixtine ! J’ai aussi eu l’occasion d’inspecter un des « Cri » de Munch, qui est fascinant (sans vernis et plus d’information, mais aussi plus fragile), mais la prochaine étape serait un scan entier !

  • Avez vous des contacts / projets avec des musées français ?

Oui, plusieurs musées Français, tels que le Louvre, le musée du quai Branly, le musée de l’homme ou la bibliothèque nationale Française qui sont déjà des utilisateurs Hirox, souhaitent s’équiper de notre nouvelle technologie pour scanner d’autres œuvres d’art en super haute résolution !

SOURCES: Clic France

Interview réalisée par mail entre le 23 et le 26/01/2021

PHOTOS: Hirox Europe

Date de première publication: 05/02/2021

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