Lors des Journées du Patrimoine, le Musée des Beaux-Arts de Rouen a lancé son opération « La Chambre des visiteurs ». Celle-ci permet notamment au public d’être impliqué dans l’organisation d’une exposition qui aura lieu dès le mois de novembre. Afin de recueillir des informations sur la genèse de ce projet, le CLIC France a choisi d’interviewer Sylvain Amic, Directeur de la Réunion des Musées Métropolitains de Rouen Normandie.

Quel est votre parcours ?

J’ai 49 ans, je suis historien d’art et conservateur en chef du patrimoine. De 2000 à 2011, j’ai été conservateur en chef, chargé du XIXème siècle, de l’art moderne et contemporain au Musée Fabre à Montpellier, où j’ai notamment initié des développements numériques importants.

J’ai également traité du numérique dans le cadre du réseau FRAME (qui réunit 24 musées américains et régionaux français). J’ai pris la direction de trois musées de Rouen en octobre 2011 (Beaux-Arts, Secq des Tournelles et Céramique).

Votre domaine d’intervention s’est accru en janvier 2016.

En effet, depuis 2016, je dirige la réunion des musées métropolitains (8 musées, 200 agents, 1 million d’objets, incluant le Muséum d’histoire naturelle, et 15 millions de budget annuel).

Cette structure transversale placée sous la tutelle de la Métropole Rouen Normandie vise à mutualiser le fonctionnement et les activités de l’ensemble des musées de la métropole. L’objectif de ce projet est également de développer les actions, collections et publics de ces musées en leur donnant plus de moyens. Nous sommes d’ailleurs soutenus par la métropole qui va bientôt voter un plan d’investissement de 30 millions d’euros sur les 10 prochaines années.

La magie de la Réunion des Musées Métropolitains est double :

  • La variété des collections qui vont de la formation de la terre à l’art contemporain, en passant par les beaux-arts, l’industrie, la céramique ou même la littérature.
  • Une équipe pluridisciplinaire qui laisse à chaque établissement la liberté de porter des projets nouveaux tout en bénéficiant de projets mutualisés.

L’an prochain, nous allons par exemple organiser une exposition Picasso qui va se décliner dans trois de nos huit musées.

Vous venez de sortir de votre saison impressionniste. Quel bilan en tirez-vous ?

Cet événement a eu lieu dans trois de nos huit musées. Au MBA de Rouen, nous avons enregistré plus de 100 000 visiteurs pour l’exposition impressionniste. Plus généralement, nous observons une hausse de fréquentation de 30% des collections permanentes et de 40% de la fréquentation globale. Un très beau résultat également permis par le passage au gratuit pour l’accès aux collections permanentes depuis le 1er janvier 2016.

Pourquoi avoir créé votre évènement annuel « Le Temps des collections » ?

C’est une initiative que j’ai lancé en 2012 juste après mon arrivée à Rouen. Je sortais d’une période de onze ans au Musée Fabre, durant laquelle j’avais lancé 22 expositions. Et à chaque fois, nous pouvions mesurer la dichotomie entre exposition temporaire et collection permanente, avec notamment une chute inévitable de la fréquentation du musée après la fermeture de chaque exposition.

C’est un paradigme qu’il faut interroger et que j’ai choisi d’intégrer dans ma réflexion dès mon arrivée à Rouen. D’autant plus que le Musée des Beaux-Arts de Rouen possède une collection d’une extraordinaire richesse (quasiment le double de celle du Musée Fabre). Nous sommes un des trois principaux musées des Beaux-Arts de région, avec Lille et Lyon. Et nos salles ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Il fallait donc repenser le concept de collection et chercher des moyens de mieux la valoriser.

En 2012, 2013, 2014 et 2015, nous avons donc décidé de consacrer une grande partie de notre énergie, de notre temps et de nos moyens budgétaires à renouveler notre parcours permanent, sur un rythme annuel et en essayant notamment de faire évoluer chaque année une nouvelle section de notre parcours muséal global.

En quoi consiste l’événement annuel « Le Temps des collections » ?

Les musées sont trop petits pour accueillir leurs immenses collections et réserves et c’est tant mieux car cela nous oblige à une gestion dynamique du musée. Les salles étant la partie émergée de l’iceberg, il nous faut trouver des moyens de faire respirer les collections et de créer des ponts entre les réserves et les salles. Ainsi est née l’idée de cet évènement annuel.

Avec un maître mot : l’Ouverture.

En quatre ans, nous avons réalisé plus d’une trentaine d’expositions dossiers, réunissant plus de 500 œuvres. Nous avons ouvert nos collections à des regards extérieurs, personnalités des arts et de la culture, mais également des experts, chercheurs, historiens et des artistes contemporains. Notre objectif est de déverrouiller le discours sur les collections en allant trouver des alliés en dehors du musée pour proposer un autre regard.

Ainsi, Christian Lacroix, Olivia Putman, Laure Adler et Agnès Jaoui se sont succédé pendant quatre saisons. Certaines de ces présentations ont été pérennisées. En 2013, nous avons refait la fin du parcours autour de la famille Duchamp (originaire de la région de Rouen) et cet accrochage a été maintenu dans la scénographie créée par Olivia Putman. Dans d’autres cas, ces propositions sont toujours accessibles sous forme de parcours.

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Comment vous est venue l’idée d’impliquer votre public dans le commissariat de la cinquième édition ?

Pendant quatre saisons, nous avons donné les clefs de nos réserves et laissé carte blanche à des célébrités. Au fond, nous donnions un passe-droit à quelqu’un. Était-ce légitime ? De la même manière, nous, gens de musées, fréquentons les réserves, encore seule une petite fraction de nos collaborateurs y est admise. Nous les ouvrons parfois à des chercheurs.

Est-ce suffisant ? Au fond, l’accès aux collections est assuré sous forme de service public minimum, réservé à une partie infime du public. Or, c’est bien le public qui finance le musée, et notamment l’enrichissement et la conservation des collections.

Nous faisons face à une réelle et forte contradiction. Nos concitoyens financent les musées, et délèguent à des experts le choix de ce qu’ils sont autorisés à voir. Ce qui constitue une situation rare.

Dans le passé, les réserves étaient parfois visitables, notamment chez nous. C’est encore le cas, comme au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Mais les contraintes de sécurité et d’accessibilité rendent ces visites de plus en plus difficiles.

Il se trouve que les outils numériques dans lesquels la voix de l’utilisateur est très présente permettent aujourd’hui d’ouvrir les réserves au public. Il y a eu des expériences aux États-Unis et aux Pays-Bas, dans lesquelles une attention particulière a été portée aux visiteurs dans les projets de rénovation et parfois dans les expositions.

Ainsi est née l’idée de faire choisir par le public les œuvres que l’on fait sortir des réserves. Ce n’est pas de la démagogie, c’est le prolongement naturel et logique de notre mission de service public.

C’est une autre approche du musée, moins complexe et plus intuitive. Elle est somme toute assez compatible avec l’histoire des collections, qui se construisent par strates, enrichissement successif via les acquisitions ou donations, avec ce que cela comporte d’aléas et de diversité.

Comment le public devient-il commissaire ?

Nous avons voulu un processus le plus ouvert et le plus accessible.

Nous avons sélectionné 72 œuvres (de 50 artistes) présentes dans nos réserves et à l’issue du vote public, 20 d’entre elles rejoindront une de nos 60 salles qui deviendra la « Chambre des visiteurs ». L’exposition sera ouverte du 25 novembre 2016 au 21 mai 2017.

On donne le pouvoir de décision de deux manières :

  • La salle du musée consacrée à ce projet accueille actuellement les reproductions des œuvres sélectionnées et les visiteurs peuvent choisir leurs trois œuvres préférées sur des bulletins papier. Depuis le 17 septembre 2016, date de lancement du vote, nous avons collecté plus de 250 bulletins de vote.
  • Nous avons créé un site spécial (lachambredesvisiteurs.fr) sur lequel les internautes et mobinautes peuvent découvrir l’ensemble des œuvres sélectionnées, avec une reproduction haute définition zoomable. Les œuvres sont présentées par thématiques : « Trombinoscope », « 3 000 ans d’histoire », « Cuisines et dépendances » et « Au travail ».

Chaque jour, il est possible de voter pour trois œuvres et en novembre, le public pourra contribuer à choisir le nom de la salle. Le site met également en avant les œuvres les moins choisies afin de leur donner une seconde chance.

Le site internet permet de suivre les actualités du Musée, de trouver des informations sur les œuvres en lice, de revivre les temps forts de l’opération au travers de rétrospectives… La page « Inscriptions » du site permet également de gagner des places pour la visite des réserves, l’accrochage des œuvres ou encore la soirée de vernissage.

Sur les réseaux sociaux, le public peut découvrir et partager des anecdotes sur les œuvres, les artistes, le musée, les coulisses de l’opération, les secrets des réserves, et même exprimer sa créativité en écrivant les futurs cartels de l’exposition.

Le site a été développé par la société Yusit qui assure également le Community Management de l’opération. Nous avons ouvert notre compte Twitter à cette occasion et nous avons déjà gagné près de 400 amis.

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Comment avez-vous sélectionné les œuvres parmi celles que vous conservez en réserve ?

C’est une bonne question. Nous avons dû le faire dans un principe de réalité et nous avons donc choisi les œuvres avec les critères suivants :

  • Œuvres rarement sorties
  • Œuvres montrables, c’est-à-dire en l’état d’être accrochées sans devoir être restaurées
  • Œuvres ayant des clichés SHD disponibles (cliché produit par le musée)
  • Œuvres de nature variée, peinture, sculpture et art contemporain.

Au cours de ce processus, avez-vous fait des découvertes ?

Oui, pour moi notamment Les Ravages de l’alcool de Zacharie, le professeur de dessin de Marcel Duchamp. La sélection a été faite de façon contributive au sein de la conservation, je pense que cela était une occasion pour chacun de donner une chance à certains de ses coups de cœur.

Avez-vous l’intention d’impliquer vos votants dans la suite de la préparation de l’exposition ?

Notre objectif est que ceux qui veulent s’impliquer plus dans le processus s’inscrivent et peuvent ainsi participer à d’autres activités avec le service des publics : visite des réserves, atelier écriture des cartels, participation à l’accrochage.

Je pense que le processus va pouvoir se compléter après l’inauguration, par exemple avec des ateliers d’écriture. Chaque œuvre accrochée dans la salle pourra être ainsi accompagnée d’un cartel écrit par les conservateurs et d’un cartel écrit par les visiteurs (le public pourra voter pour les textes des visiteurs via le site web).

Souhaitez-vous renouveler cette expérience ?

Oui, bien sûr. La dynamique est lancée. Nous renouvellerons l’expérience comme nous l’avons fait pour « Le Temps des collections ». La « Chambre des visiteurs » devrait revenir sur un rythme annuel, associé à chaque « Temps des collections ». La prochaine fois, je souhaite proposer une offre d’objets d’art plus variée, incluant notamment la céramique et, si possible, impliquer d’avantage d’établissements.

Pourquoi ne pas envisager que d’autres musées rejoignent la plateforme que nous avons créée, comme le fait le site mixmachmuseum.nl aux Pays-Bas ?

Vous avez organisé cet été un concours de photo amateur, dont le gagnant était choisi par les internautes et dont la photo a été « accrochée » dans le musée. Quel bilan tirez-vous de cette initiative ?

Nous avions déjà proposé un tel concours en 2013 avec Wipplay et nous avons renouvelé notre partenariat avec cette plateforme photo cet été. C’est une première à cette échelle puisque le module de notre concours photo a reçu plus de 100 000 visites et nous avons collecté plus de 2 500 clichés.

Ce succès est un autre signe de la demande du public pour s’impliquer et interagir davantage avec le musée. C’est aussi une autre forme de la porosité du musée avec l’extérieur.

En effet, les 25 œuvres sélectionnées par le jury ont été exposées au Musée des Beaux-Arts en clôture de notre exposition. Durant la même période, nous avons organisé le même genre d’activité avec des lycées, cette fois-ci avec une approche street-art.

Le musée s’ouvre ainsi à la pratique amateur et c’est pour nous une des manières de favoriser l’appropriation de l’art par le public.

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Le participatif semble être un axe stratégique de votre communication et de votre médiation. Avez-vous d’autres projets en la matière ?

Il y en a de nombreux, mais nous n’allons pas tout dévoiler ! L’axe participatif pourrait également permettre de demander aux visiteurs de choisir les œuvres à restaurer parmi une sélection qui ne relève d’aucun de nos projets immédiats.

L’idée plus générale est de connecter le musée à la vie. Que les visiteurs se sentent chez eux au musée comme à la piscine ou à la bibliothèque. Au-delà du participatif, nous souhaitons que le musée devienne un  lieu de vie.

C’est un long travail, mais c’est un chantier passionnant.

Avez-vous d’autres projets numériques ?

Nous avons du retard sur le numérique, mais nous souhaitons non seulement le rattraper, mais également anticiper les prochaines pratiques.

Le premier chantier structurant est de poursuivre la campagne de numérisation et la rationalisation de nos bases de données (les musées disposent aujourd’hui de trois ou quatre bases différentes). Le plus tôt possible, rendre ces bases accessibles en ligne (elles ne le sont que partiellement via nos reversements sur d’autre bases commune comme Joconde).

Nous avons déjà réalisé un portail internet commun pour les huit musées, et autant de sites dédiés, mais je souhaite à terme en faire un lieu de ressources et d’activités, en y ajoutant notamment des captations de conférences, colloques et des outils pédagogiques, à l’image de ce que sont les Moocs pour permettre le développement personnel.

Au-delà de ces chantiers, nous organisons actuellement des ateliers en interne pour comprendre, appréhender et expérimenter la culture numérique. Nous avons par exemple récemment testé la réalité virtuelle.

Cela nous oblige à nous poser des questions : quel est notre avenir dans le monde numérique ? Faut-il que nous produisions des contenus numériques ou doit-on mettre à disposition des développeurs nos contenus ? Faut-il créer des espaces d’expérimentation et de création numérique dans les musées (réalité virtuelle, dessin dans l’espace) ?

Nous allons continuer à réfléchir en 2016/2017 afin de pouvoir lancer de nouvelles initiatives en 2018.

Quel est votre position vis-à-vis de l’open content (diffusion numérique et libre des reproductions d’œuvres en haute définition, exportation de ces reproductions sur des plateformes extérieures telles que Wikipédia ou Google Arts & Culture) ?

Premièrement, cela fait longtemps que nous autorisons les photographies dans nos collections, ce qui un gage d’accessibilité. Ensuite, nous ne sommes pas encore confrontés à la mise en ligne massive de nos données, aussi nous n’avons pas de position préconçue.

Si j’observe la situation, j’ai un peu l’impression de revivre la suppression de la publicité sur les chaînes publiques qui contribue au renforcement des positions monopolistiques du privé. Dans notre domaine, je retourne la question vers Getty images : seront-elles un jour dans le domaine public ?

Le numérique peut-il tuer le musée ? Comment les musées peuvent-ils survivre aux nouvelles technologies et pratiques numériques ?

Bien sûr que les musées sont menacés, s’ils n’évoluent pas et ne savent pas s’adapter. Les réalités virtuelles sont un peu comme une drogue dure qui serait bientôt partout disponible.

Pour nous différencier, il va falloir que nous affirmions les vraies valeurs du musée : la qualité de nos espaces, la qualité de l’accueil, une expertise scientifique et donc des contenus fiables, la notion d’expérience collective et de partage, la matérialité de l’œuvre d’art et son unicité.

Nous devons transformer la visite en expérience et développer la notion de micro séjour comme alternative à l’expérience numérique.

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Photos : Musée des Beaux-Arts de Rouen

Propos recueillis par mail le 03/09/2016

Date de première publication : 06/09/2016

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