OPINION / « Patrimoine mort ou vif ? » par David MARTIN, Directeur Général de l’Abbaye Royale de Fontevraud

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David Martin, Directeur Général de l’Abbaye Royale de Fontevraud, prend la parole dans cette tribune sur les politiques de préservation du patrimoine et l’enrichissement de la conservation comme de la visite par de nouveaux partenariats et de nouveaux moyens, notamment numériques.

AAEAAQAAAAAAAAPoAAAAJDg4Y2RjYmNjLTUyZGItNDk5MS04YmU0LWM0NmRkMzQ2NDZlNgDépassant la seule logique « monument historique » qui a permis de sauvegarder le patrimoine bâti français, nous devons engager une démarche visant à ouvrir une nouvelle période historique : celle d’un patrimoine « vivant », conjuguant passé, présent et avenir.

Le patrimoine n’est pas le passé, mais le « présent du passé ». En ce sens, il traduit notre rapport actuel à l’Histoire et à la mémoire, mais aussi – de fait- à notre présent et notre futur. La tendance à l’uniformisation et la « muséification » des monuments historiques révèle, comme l’écrivait Claude Lévi-Strauss, « le mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidents ».

Un patrimoine vivant : L’HISTOIRE

Sous l’effet d’une vision particulièrement conservatrice, le patrimoine bâti n’est plus que rarement un lieu de vie, devenant en quelque sorte un décor de cinéma que l’on se contente de visiter et de contempler, sans pouvoir toujours appréhender l’épaisseur historique de ces lieux quand il ne s’agit pas de reconstitution hasardeuse.

Nous devons répondre à une question simple mais essentielle : le patrimoine est-il dans son temps ou hors du temps ? Pour moi, le mettre « hors du temps », c’est le vider de sa substance et in fine le condamner.

Il convient donc de rechercher, en fonction des spécificités des lieux, à promouvoir de nouveaux usages du patrimoine : lieux de création et de diffusion artistiques, de recherche et de communication scientifiques, lieux de réflexion mais aussi de divertissement, lieux de convivialité et de séjours,…

Dès lors, se pose la question de la dimension marchande des usages du patrimoine. Disons-le d’emblée : il existe depuis fort longtemps des usages marchands : droits d’entrée, visites guidées, boutiques, activités culturelles, etc. Devant l’importance des coûts d’entretien et de restauration, les thuriféraires du patrimoine ont admis, parfois comme un mal nécessaire, que des recettes commerciales puissent être générées.

Mais plus l’usage marchand est jugé comme une activité triviale, plus le risque de désaccord, voire de polémique, s’accroît. A la faveur des projets récents de mise en tourisme de sites patrimoniaux, avec création d’une offre d’hôtellerie ou de restauration, on a pu constater une cristallisation des oppositions entre tenants d’un modèle espagnol (Parador) et contempteurs de la marchandisation du patrimoine. L’intérêt économique constitue le principal argument des promoteurs d’un usage marchand ; cet argument est certes recevable mais n’est pas suffisant. La question du sens des usages envisagés doit également et prioritairement être posée et assumée.

Vidéo de présentation de l’Hotel de l’Abbaye de Fontevraud

Fontevraud L’Hôtel from Fontevraud TV on Vimeo.

Ainsi, il est à la fois risqué et réducteur de résumer les usages marchands à un enjeu économique. Risqué, car on donne crédit à ceux qui n’y voient qu’une marchandisation du patrimoine. Réducteur, car la question de l’usage, marchand ou non, est une question essentielle de la conservation et de l’évolution du patrimoine : « le meilleur moyen de conserver un édifice, c’est de lui trouver un emploi » (Viollet-Le-Duc). Il convient donc de sortir d’une vision manichéenne opposant d’une part les tenants d’une instrumentalisation financière du patrimoine et d’autre part les gardiens de l’intangibilité des formes historiques.

Il me semble indispensable de prendre en compte de nouveaux usages du patrimoine, en lien avec les attentes de la société contemporaine.

Je compte ainsi défendre et promouvoir une vision contemporaine du patrimoine, à la fois exigeante au plan historique et esthétique, audacieuse sur ces usages et son évolution architecturale et innovante dans son fonctionnement.

Diversifier les activités et les publics

Un patrimoine vivant est un patrimoine où nous pouvons visiter, découvrir, partager, créer, apprendre, vivre… La richesse des activités, ce sont autant d’occasions de venir et revenir, dans des cadres et des objectifs différents, mais qui contribue à chaque fois à une compréhension plus fine et plus intime du lieu.

Un patrimoine vivant, c’est aussi un patrimoine ouvert et accessible au plus large public. En ce sens, le jeune public, que ce soit dans le cadre familial ou dans le cadre scolaire, doit être au cœur de l’ambition de développement des publics, et ce pour au moins deux raisons.

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. En premier lieu, puisque l’histoire est une clé essentielle de la compréhension des enjeux du présent, le patrimoine doit participer avec les autres acteurs éducatifs et culturels à la mise en valeur et l’appropriation par les enfants et les jeunes de ce qui constitue notre histoire commune, de la trajectoire complexe de notre société et nos territoires.

. En second lieu, car les enfants sont de plus en plus prescripteurs des comportements -y compris culturels- de leurs parents. Il convient de chercher à renverser la situation actuelle : que ce ne soit plus les parents qui « décident » d’une sortie familiale dans tel monument historique, mais les enfants qui sollicitent leurs parents pour une visite, un atelier, une exposition, …

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Jeu « les boZZons » à l’Abbaye de Fontevraud

Numériser le patrimoine bâti

Grace à la maitrise des technologies de scannérisation 3D, il est désormais possible de numériser le patrimoine bâti. Je propose de lancer un vaste programme de numérisation des monuments historiques, afin de pouvoir à la fois faciliter les travaux scientifiques et l’appropriation historique. A l’aide de ces modélisations 3D, il sera désormais aisé de restituer les différents états historiques du monument mais aussi de partager et de débattre de possibles états futurs.

Repenser le rôle de l’Etat, des collectivités locales et des acteurs privés

L’Etat n’a non seulement plus les moyens humains et financiers pour conduire un politique ambitieuse du patrimoine mais surtout n’est pas en capacité de le faire seul. Dès lors que l’on souhaite, comme moi, que le patrimoine dispose d’un véritable ancrage local, qu’il contribue au développement de son territoire, qu’il s’ouvre à de nouveaux usages et de nouvelles activités, qu’il tisse des liens d’intimité et de complicité avec la population, il est impératif que les acteurs territoriaux, et en premier lieu les collectivités locales, soient fortement impliquées.

Je propose donc que soit organisée une nouvelle répartition des responsabilités et que soient développés de nouveaux partenariat. L’Etat doit assurer pleinement son rôle d’expertise et de garant dans la conservation du patrimoine, y compris en remplissant avec rigueur et diligence ses obligations de propriétaire quand c’est le cas. Mais il doit aussi pouvoir formaliser des partenariats avec les collectivités locales afin de leur confier l’animation des lieux patrimoniaux sur la base d’un projet co-élaboré. Ce projet devra autant que possible impliquer les acteurs du territoire : associations, artistes, entreprises, enseignants, … Dans ce cadre, à côté des fonds publics, nous devrons encourager et faciliter le mécénat d’entreprises mais aussi le mécénat populaire.

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Proposer de nouvelles « expériences » de visite

La technologie n’a que peu d’intérêt pour elle-même, mais elle présente un potentiel considérable dès lors qu’elle est mise au service de la médiation culturelle et de nouvelles expériences de visites. Le champ de l’innovation numérique ouvre des perspectives prometteuses en favorisant des situations nouvelles de découverte, de compréhension et d’appréhension de l’Histoire. Stimulantes pour le jeune public, innovantes pour les adultes y compris les « experts », ces technologies mises au service d’un « récit » historique et « savant » encouragent la curiosité et l’approfondissement, favorisent les démarches coopératives, et transforment l’image du patrimoine. En outre, l’émergence des interfaces dites « naturelles » permettent de s’affranchir des obstacles de maîtrise des outils numériques.

Outil d’attractivité, de renouvellement et de développement des publics, l’innovation numérique constitue -dès lors que la technologie est un moyen et non une finalité- une opportunité de projets transversaux et une occasion d’implication et de coopération d’acteurs divers (scientifiques, conservateurs, designers, artistes, médiateurs, enseignants, entreprises innovantes, …).

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Ecrans sur le parcours de visite de l’Abbaye de Fontevraud

Oser « produire du patrimoine »

Notre responsabilité dans la préservation et la transmission du patrimoine semble acquise et partagée par chacun (même si sa signification et sa concrétisation mériteraient d’être interrogées) : nous avons reçu de nos ancêtres un patrimoine qu’il convient de transmettre à notre tour aux générations futures. Mais allons-nous nous contenter de transmettre ce que nous avons reçu ou allons-nous y ajouter la contribution de nos générations, une pierre supplémentaire dans le jardin du patrimoine. En d’autres termes, sommes-nous seulement des « passeurs » de patrimoine ou sommes-nous également des « producteurs » de patrimoine ? Allons-nous uniquement transmettre notre vision du passé ou voulons aussi transmettre notre vision du présent et de l’avenir ? Avons-nous abdiqué de toute velléité et de toute compétence à édifier ? Sommes-nous à ce point résignés, sommes-nous à ce point convaincus qu’il y a davantage d’avenir dans notre passé que dans notre futur, pour ne pas vouloir poursuivre l’écriture de l’Histoire et nous satisfaire d’en proclamer la fin ?

Bien au contraire, je suis convaincu que dans les sites patrimoniaux, dans les espaces urbains, dans les centres-villes, … nous devons avec excellence et audace créer les conditions de nouvelles formes architecturales qui seront autant de traces et de témoignages de notre façon de vivre et d’habiter le monde.

Propos parus initialement sur Linkedin le 16 janvier 2016

Date de première publication: 11/03/2016

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