[Interview] Aymeric Jeudy, Directeur par intérim, “le musée Matisse de Nice souhaite renouveler l’expérience muséale”

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À l’aide d’une table tactile ludique, d’espaces réels et virtuels où sont présentés les ateliers de Matisse à Nice, les objets venus d’ailleurs qu’il y accumulait et où seront aussi diffusées demain les musiques qu’il écoutait, le musée Matisse entend retrouver, à l’occasion de son soixantième anniversaire, sa vocation de musée d’étude et proposer une expérience multisensorielle devant permettre une compréhension globale d’œuvres majeures comme Fleurs et fruits. Aymeric Jeudy, directeur par intérim du Musée Matisse Nice, a accepté de répondre aux questions du CLIC.

[EVENT CLIC] Forum régional CLIC à Aix en Provence, le 21 septembre 2023. Le 21 septembre 2023, le CLIC organise un forum régional à Aix en Provence, avec et au Musée Granet. La Ville de Nice y présentera des réalisations muséales innovantes. Aymeric Jeudy, Directeur par intérim du Musée Matisse, présentera l’application Fleurs et Fruits. Adèle Faustinien, Chargée de développement culturel et de l’innovation, expliquera les démarches entreprises en matière d’innovation numérique et présentera notamment la reconstitution en réalité augmentée du Casino de la Jetée Promenade. Le partenaire technologique Holoforge/Asobo, lauréat de l’Appel à projets ICC 2020 de la Métropole Nice Côte d’Azur sera aussi présent pour proposer en démonstration un avant-goût de la reconstitution du Casino de la Jetée promenade qui sera visible au Musée Masséna. [EVENT CLIC] Forum régional CLIC au musée Granet d’Aix en Provence, jeudi 21 septembre 2023 / dernières places disponibles

Photo © Floriane Spinetta
  • Le musée Matisse de Nice fête cette année ses 60 ans. Que signifie cet anniversaire ?

En 1953, un an avant sa mort, Matisse, dont la renommée mondiale est sans équivoque, donne à la Ville de Nice un ensemble d’œuvres à la genèse d’un musée monographique. Cette donation initiale est complétée de legs et donations successifs consentis par les héritiers d’Henri Matisse jusqu’à nos jours.

S’intéresser à l’histoire de la collection du musée Matisse, c’est aussi mieux appréhender la façon dont les œuvres du musée, qui illustrent toutes les périodes et tous les domaines de la création de Matisse, ont circulé, ont été reçues et perçues, et ont contribué à la lecture de l’œuvre du maître en France et dans le monde.

Jusqu’au 24 septembre 2023, une exposition du musée Matisse de Nice raconte l’histoire de la longue constitution de la collection, dans la perspective d’une connaissance renouvelée de ses archives, de ses acteurs.

  • Comment le mot « innovation » résonne-t-il au musée Matisse ?

Henri Matisse a toujours conçu son œuvre comme susceptible de créer du lien. Il la pensait active et lui attribuait une vertu curative.

La préoccupation du peintre pour la culture populaire, pour l’accessibilité à la culture est visible par exemple à Nice lors de l’exposition de 1946 au Palais de la Méditerranée. Elle reste ouverte le soir après 20h pour que les « travailleurs » niçois puissent la visiter. Henri Matisse a aussi exercé une action concrète sur le territoire comme lorsque – avec le peintre Pierre Bonnard – il a vendu des œuvres au profit des enfants évacués des Alpes-Maritimes lors de la Seconde Guerre mondiale. Les deux artistes ont aussi participé à la fondation de l’UMAM (Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne) et Matisse est à l’initiative de la création du premier musée d’Art moderne à Nice.

C’est tout naturellement que le Musée Matisse de Nice prolonge cette démarche cherchant à aller à la rencontre d’un public toujours plus large. Cela passe aujourd’hui par des expériences innovantes s’appuyant sur les technologies qui s’offrent à nous.

  • Quelles innovations technologiques proposez-vous ainsi aux visiteurs ? 

La restauration et la nouvelle présentation de Fleurs et fruits, a permis de repenser entièrement l’espace muséographique autour de ce chef-d’œuvre et d’y inclure des dispositifs innovants.

Mise en valeur par un verre Saint-Gobain ultra transparent, la nouvelle vitrine bénéficie d’un éclairage spécifique haut de gamme, pensé par la société ERCO (Lüdenscheid, Allemagne), qui permet de ne faire de compromis ni avec l’expérience visuelle ni avec la protection des œuvres. Les ingénieurs de l’entreprise ont en effet conçu un scénario lumineux permettant de retrouver la « vibration » des éléments de gouaches, mobiles, épinglés à même les murs de l’atelier de MatisseFleurs et fruits retrouve ainsi une relation privilégiée avec son public.

Dans le même temps, la conception d’un dispositif de médiation multimédia sur table tactile a été lancée. Il vise à accompagner ou prolonger la visite, au service d’une médiation qui se veut à la fois érudite, innovante et accessible à tous.

En lien avec l’ensemble des acteurs du projet et les Héritiers Matisse, ayants droit de l’artiste, le musée a créé un concept inédit et orignal d’activité ludique permettant d’appréhender cette œuvre majeure.

Table tactile “Fleurs et fruits”, Musée Matisse Nice, 2023. Photo © François Fernandez

Diffusé depuis début 2023, ce dispositif numérique innovant permet de manipuler virtuellement les éléments de gouaches découpée et d’en favoriser la compréhension via une expérience spécifique sur table tactile, développée par Mosquito.

  • La crise sanitaire et la fermeture des musées ont permis de poser la question du continuum entre lieu physique et services en ligne pour les établissements culturels et notamment les musées. Qu’est-ce que cette période vous a apporté ?

Le musée Matisse ne déroge pas à la règle, en matière de numérisation, la pandémie a accéléré la production et l’utilisation des contenus virtuels.

Bien que le musée soit fermé, l’attente forte du public pour des solutions virtuelles a permis de transformer radicalement notre approche de ce type de contenus.

Cela a permis de faire le point sur les contenus accessibles à distance sur le site web du musée (visite virtuelle, conférence en ligne, commentaires d’œuvres filmés etc.), de travailler sur la refonte même de ce site internet mais aussi à interroger la façon dont on s’adresse au public dans de telles circonstances. Tous ces programmes ne prennent leur sens qu’en offrant un travail d’éditorialisation important.

La fermeture des établissements a aussi été un accélérateur de projets et de réflexion en matière d’innovation.

Il nous reste énormément de chemin à faire mais aujourd’hui virtuel et réel ne s’opposent plus, c’est un grand pas en avant. Le musée ne regarde plus l’innovation avec la crainte, infondée à mon sens, que l’expérience virtuelle se substituerait à une visite du musée.

L’expérience virtuelle n’est par ailleurs plus considérée comme accessoire. Elle est pleine d’une matérialité très concrète, celle de la création de contenus originaux, celle de la maîtrise d’outils technologiques.

  • Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Nous avons lancé une campagne de numérisation en 3D d’objets ayant appartenu à Matisse, part importante de la collection du musée qui reste peu connue du public.

Grâce au développement et aux avancées récentes des nouvelles technologies, les modèles créés sont d’une finesse sans précédent et manipulable virtuellement par plusieurs utilisateurs en même temps au moyen d’une interface intuitive.

Lauréat d’un appel à projet lancé par la Métropole Nice Côte d’Azur, VIZUA a travaillé à la réalisation de cinq modèles permettant de valoriser les collections municipales tant sur le plan scientifique que muséographique. Les objets 3D ont été mis en ligne en 2022.

Numérisation 3D du masque « bombo » ayant appartenu à Matisse, collection du Musée Matisse Nice © VIZUA

Ce travail est particulièrement intéressant pour les opportunités qu’il ouvre dans le domaine de la recherche, en offrant de partager les objets avec les scientifiques du monde entier dans d’excellentes conditions tout en préservant de la manipulation physique les pièces originales.

Il permet aussi d’initier un travail plus vaste que nous souhaitons mener qui permettra non seulement la reconstitution virtuelle de l’ensemble de la collection d’objets mais également, à terme, une possible reconstitution des ateliers de Matisse.

Ce projet illustre enfin le fait que les institutions culturelles sont des opérateurs actifs de l’innovation dans les territoires. Des sujets que nous aurons l’occasion d’aborder lors du prochain Forum régional du CLIC.

  • L’innovation n’est pas seulement technologique. Comment le musée devient-il plus inclusif dans ses activités culturelles et éducatives ?  

En collaboration avec le groupe Robertet, partenaire de la Biennale des Arts de Nice 2022, le musée Matisse a expérimenté pendant l’exposition d’été un parcours olfactif autour de quatre œuvres de la collection.

Il visait à souligner l’importance de l’odorat, et plus largement les perceptions sensorielles (visuelles, auditives, olfactives, etc.), dans le processus créatif de Matisse pour qui « la sensation vient en premier, ensuite l’idée ». Le groupe Robertet, basé à Grasse, est spécialisé dans la production de matières premières naturelles à destination des industries des parfums, cosmétiques, arômes et actifs. En dialogue avec les équipes du musée, les parfumeurs de Robertet ont réalisé quatre créations olfactives originales et uniques interprétant des œuvres de Matisse choisies au sein du parcours de visite. Chaque parfum, sous forme de billes odorantes placées dans une boîte que le visiteur pouvait ouvrir, était placé à côté de l’œuvre associée. Un cartel explicatif dévoilait les liens entre le parfum créé et l’œuvre, en s’appuyant sur les propos de Henri Matisse.

Avec cette première expérience de parcours olfactif, le musée Matisse, aux côtés de nombreuses autres institutions muséales européennes, participe au projet de recherche européen Odeuropa, qui vise à valoriser le patrimoine olfactif historique et à développer de nouvelles écritures muséographiques et dispositifs de médiation se basant sur les expériences sensorielles. L’odorat, notamment, lié à nos émotions et souvenirs, peut-être une véritable porte d’entrée vers les musées et l’art.

Biographie d’Aymeric Jeudy

Informations pratiques

Musée Matisse de Nice

Expositions temporaires :

Matisse 1953-2023. Histoire d’une collection. Jusqu’au 24 septembre 2023.

Matisse années 1930. A travers Cahiers d’Art. Jusqu’au 24 septembre 2023.

A propos du Musée Matisse de Nice

1 des 11 établissements muséaux de la Ville de Nice

Date de création : 1963

Collection : la collection comprend 31 peintures, 454 dessins et gravures, 38 gouaches découpées et 57 sculptures, couvrant toutes les périodes de production de l’artiste, ainsi que plus de 400 éléments de gouaches découpées non utilisés par Matisse dans ses compositions. Par ailleurs, des pièces de mobiliers, de textiles, des ustensiles divers, qui ont constitué ce que l’écrivain et poète Louis Aragon appelait joliment « la palette d’objets » de l’artiste, sont pour la plupart conservées au Musée Matisse de Nice, soit un ensemble de plus de 130 objets.

Equipe : 13 personnes (ETP)

Nombre de visiteurs en 2019 (141 179) et en 2022 (165 171)

https://www.musee-matisse-nice.org/fr/

Instagram

Visite virtuelle de l’accrochage « Matisse dans la collection Nahmad »

SOURCE: CLIC, Musée Matisse de Nice

PHOTOS: Musée Matisse de Nice © Succession H. Matisse pour l’œuvre de l’artiste

PHOTO du carrousel: un visiteur utilisant la table tactile “fleurs et fruits”. Photo © Ville de Nice – P.S.

Date de première publication: 14/09/2023

Les musées de Nice et Mosquito sont membres du CLIC 

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