Marc Métay (Château d’Amboise): « Le nouveau parcours iPad « Au Service du Roy » emprunte beaucoup de codes du jeu vidéo »

Depuis le 21 septembre 2015, le Château royal d’Amboise propose à ses visiteurs de se plonger dans une aventure à la cour du roi François Ier grâce à une application sur tablette. Cinématiques en dessins animés, jeux d’adresse, de rapidité et d’esprit, s’inscrivent dans une histoire scénarisée au coeur des décors reconstitués du château de 1518. Marc Métay, Directeur adjoint du Château royal d’Amboise, responsable du projet de parcours iPad « Au service du Roy. Amboise 1518 », a accepté de répondre aux questions du Clic.

MISE A JOUR DU 06/01/2016:  vidéo de présentation in situ de l’application « Au service du Roy », l’aventure interactive au château royal d’Amboise.

1ef734fPourquoi ce choix d’une esthétique de film d’animation pour cette application ?

L’idée d’un parcours scénarisé s’est rapidement dégagée. Or, filmer de manière classique des personnages en costume d’époque et dans des décors réels était difficilement envisageable, en raison de l’évolution du site depuis la Renaissance et du coût de mise en scène de comédiens  de cinéma.

La technique du film d’animation s’est rapidement imposée : celle-ci permettait en effet de recréer les bâtiments et de choisir exactement les angles de prise de vue où nos connaissances historiques, notamment des décors, étaient les plus solides. Cette technique offre en outre une possibilité de création de personnages presque inépuisable.

Quel public visez-vous avec « Au service du Roy » ?

Le choix du public est à l’origine même de ce projet. Si le château a depuis quelques années considérablement enrichi son offre en direction des familles (visite guidées dédiées) et de l’enfance (notices illustrées et audioguide pour les 7-10 ans), nous avions constaté que la tranche d’âge (11-14 ans) était parfois rétive aux formes classiques de médiation. Séduire cette tranche d’âge est sans doute le plus délicat et ce n’est pas un hasard si peu de sites se sont dotés d’une offre spécifique.

Est-ce à dire que ces jeunes sont hermétiques à l’histoire et au patrimoine ?

Assurément, non. Le succès mondial de jeux vidéo comme « Age of Empire » et « Assassin’s Creed » démontre au contraire l’appétence des plus jeunes pour des scénarios de fiction historique reconstituant des décors, des costumes et des armes avec un fidélité inouie.

L’application fait des emprunts à l’univers du jeu vidéo (duel, énigme, récompense); vous parlez au jeune public avec les codes qu’il affectionne ?

Le nouveau parcours iPad « Au Service du Roy » emprunte ainsi beaucoup de codes du jeu vidéo avec pour objectif affiché de séduire le jeune visiteur et le faire interagir avec le Château royal d’Amboise, son histoire et les personnages qui y ont vécu.

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Combien de jeux sont proposés au sein de l’application ?

11 jeux ont ainsi été créés avec, ce qui est assez rare, une grande diversité d’activités : duel ; tournoi ; décryptage de message, évolution dans un souterrains et bals.

Le gameplay des mini-jeux (duel, labyrinthe, pas de danse) emprunte-t-il aussi aux codes de l’univers du jeu vidéo ?

Ce n’est pas un hasard si nous avons fait appel à Martial Brard (Cent millions de Pixels) qui venait justement du monde du jeu vidéo. Nous avons ainsi écarté les jeux standards trop simplistes pour concevoir des gameplays originaux qui immergent le visiteur dans des situations les plus proches de la réalité historique. Sabreur, danseurs de la Renaissance et historiens ont assuré le conseil technique aux créatifs de l’agence. Le rythme et les dialogues des scènes concourent évidemment à la tension dramatique du parcours.

Quel lien est fait entre l’application et les salles du château ?

Le visiteur se repère dans les salles successives du château à l’aide d’une cartographie et doit activer lui-même le déclenchement de la scène suivante. La représentation de chaque salle est complètement fidèle mais bien évidemment décorée comme à la Renaissance… Un vrai choc culturel pour nos yeux contemporains plus habitué aux pierres nues !

Le visiteur reconnaîtra dans ces décors des éléments de mobilier aujourd’hui présentés dans les salles. Certains font d’ailleurs l’objet de développement dans la base documentaire proposée à la fin de chaque séquence.

Château d'Amboise
Château d’Amboise

Encouragez-vous une utilisation de l’application à plusieurs ? Ou bien s’agit-il d’une utilisation individuelle ?

L’application est conçue pour un usage individuel (même si un deuxième casque peut donner à un autre utilisateur la possibilité de suivre l’action et de « rejouer » certaines séquences et gameplays). La raison de ce choix tient à des aspects pratiques de la visite : nous proposons à chaque membre d’une famille des formules adaptées de visite (visites guidées tous publics s ou dédiées aux plus jeunes; audioguides ; vidéoguides).

Si deux jeunes utilisent la même tablette, nous doublons potentiellement le temps de parcours et perdons les parents qui suivent de leur côté une visite guidée, par exemple. La maîtrise du temps moyen de visite est donc un élément-clé de conception de toutes les offres de visite.

La visite avec l’application dure 45 minutes; est-ce une bonne durée pour une visite, ou l’utilisateur est-il ensuite encouragé à visiter sans la tablette ?

L’action du parcours « Au service du Roy », d’environ 45 minutes, se déroule dans les appartements gothique et Renaissance du logis royal. A la sortie de ces appartements, l’utilisateur est invité  à partager son expérience avec les autres membres de sa famille grâce à la fonction « rejouer » ou à poursuivre la visite par la découverte plus classique des appartements XIXe siècle. Une vidéo agrémentée de commentaires permet ainsi de focaliser l’attention du jeune visiteur sur les pièces de collection.

Trailer de l’application « Au service du Roy »


L’application sort uniquement sur iPad; pourquoi avoir choisi ce support ? 

Dans ce genre de projet, il convient toujours de choisir des logiciels et un matériel qui ont fait leurs preuves. Plusieurs paramètres ont permis de faire le choix de l’iPad : un matériel puissant, un environnement de développement connu et stable, des batteries pouvant tenir une journée complète, un vaste choix d’équipements accessoires (rack de chargement, coques de protection…). Des retours d’expérience  d’autres sites de visite équipés de ce type de matériel ont également contribué à faire ce choix.

Le scénario est constitué « à 99% de faits réels »; était-ce pour vous un impératif de ne pas ajouter de fiction ou la réalité historique était-elle suffisamment ludique ?

L’année 1518 est en effet suffisamment riche en événements pour ne pas avoir à en ajouter : un crime suivi d’un duel ; des blessés au cours des tournois lors de la  reconstitution de Marignan par Léonard de Vinci ; des entrevues secrètes dans le cadre du bras de fer avec le Parlement et lors de négociations pour l’élection impériale… Tous les ingrédients d’une comédie dramatique étaient réunis… Seuls les dialogues ont été « écrits » (avec certains emprunts à des citations historiques) pour maintenir tout au long du parcours la tension narrative et rendre intelligible le vieux François de l’époque. Le parti a d’ailleurs été pris de restituer les dialogues en Français contemporain.

1. PLV_AmboiseComment avez-vous reconstitué le château et ses salles quand on sait que les deux-tiers du bâtiment ont été démoli au XIXème siècle ?

La disparition des 2/3 du bâti est sans doute exagérée, puisque la modélisation 3D du château a mis en évidence qu’une part encore importante du château du XVe s. subsistait aujourd’hui avec la forteresse médiévale, l’essentiel des remparts, etc.

Certes, certains bâtiments prestigieux ont disparu au fil des siècles.

La restitution 3D constitue une véritable avancée pour reconstituer visuellement ces édifices disparus et, ce qui est magique, nous retrouver, à hauteur d’homme, dans les anciennes cours du château… Cela bouleverse totalement notre perception très contemporaine du site !

Mais ce travail de restitution reste au demeurant des plus complexes car notre connaissance de l’architecture et des décors du monument est loin d’être homogène. En qualité d’historiens nous sommes attachés à la cohérence scientifique de notre travail. Des plans de masse et en élévation réalisés au XVIe s. par Jacques Androuet du Cerceau ont certes constitué une base probante pour la reconstitution volumétrique des bâtiments.

Nous avons toutefois choisi un niveau de définition moyen pour la restitution des extérieurs en raison de connaissances trop fragmentaires sur certaines façades. Il en était de même pour les décors intérieurs. Les inventaires de mobiliers, les journaux de Louise de Savoie et du Maréchal de Florange ont certes été utiles pour recenser les meubles et les tentures présentes dans les salles. Mais il a fallu le concours de plusieurs historiens et les recherches les plus récentes pour restituer au plus près les décors, et les couleurs !

Vous avez mis en place un questionnaire de satisfaction pour les publics avant le lancement officiel du jeu le 21 septembre; quels ont été les résultats de ce questionnaire ?

L’utilisateur de l’application a été associé dès le départ à la construction du parcours et les premiers retours d’expérience nous ont permis d’apporter des améliorations sur bien des points : la fluidité de la narration ; la durée des séquences interactives ; la présentation des consignes de jeu.

Ces retours d’expériences restent utiles aujourd’hui pour affiner notre appréhension de l’utilisation du parcours selon les différentes tranches d’âges et les sexes. Il semble dans ce domaine que notre parcours suscite la même appétence entre filles et garçon… une vraie bonne surprise !

Vous avez développé une version sous-titrée en anglais; prévoyez-vous d’autres langues ?

Nous avons développé une version française sous-titrée en anglais dans le même esprit que le jeu « Age of Empire »  [qui lui propose à  l’inverse, le Français sous-titré sur des cinématiques anglaises].  Nos visiteurs adolescents étrangers maîtrisent déjà bien l’anglais ce qui leur permet de suivre sans trop de difficulté le parcours, sans qu’il soit nécessaire de développer d’autres versions linguistiques, toujours coûteuses.

Pour le moment, l’application est disponible uniquement en louant une des 32 tablettes; avez-vous prévu de la mettre en téléchargement ? Si oui, s’agira-t-il d’un téléchargement gratuit ou payant ?

Si la technique nous permet parfaitement de proposer cette application en téléchargement, nous n’avons pas privilégié pour l’heure cette solution. Nous invitons en cela le public à réaliser ce parcours dans le monument plutôt qu’en dehors, conscients de l’intérêt de placer l’acteur-utilisateur dans des décors naturels.

Quant au principe de gratuité, il n’est pas envisagé car il y a toujours derrière cette application, plus d’une année de recherche, de création intellectuelle (425 jours/hommes de production, 180 000 fichiers graphiques pour produire 20 minutes de cinématiques, 408 813 lignes de code, 299 itérations de l’application…) autant qu’artistique… Toute cette énergie, certes digitale, a de la valeur ! … et nécessairement un prix, somme toute modeste [un supplément de 5 €].

Leonardo da Vinci format 16.9e

Les 60 personnages de l’application ont tous été doublé par des comédiens; cela représente combien de lignes de texte au total ?

Cela représente 3701 mots, 25 minutes 27 secondes d’enregistrement sonore et 153 répliques

L’application est maintenant proposée au public depuis deux mois; avez-vous des premiers retours ? Un taux de prise ?

Le parcours a été délibérément lancé après l’afflux de visiteurs des journées du Patrimoine et bien avant les vacances scolaires de la Toussaint. Cette période de calme était propice au recueil des retours d’expérience. Elle nous a ainsi permis de de roder l’organisation matérielle de distribution et de maintenance des 32 iPad mini et d’optimiser certaines fonctionnalités de jeu.

Les prochaines vacances de Noël et la saison 2016 seront les vrais rendez-vous de ce parcours « Au service du Roy » avec le public. Nous disposerons alors d’informations plus fiables sur le taux de prise.

Avez-vous des regrets, des choses que vous auriez aimé ajouter dans cette application ?

Les jeux vidéo à succès mondiaux, à grand renfort de technologie, démontrent des innombrables les possibilités d’immersion des utilisateurs dans des univers disparus ou virtuels et l’on se prend à rêver de récréer tous les fastes de la cour à Amboise.

Les moyens des sociétés de production de ces jeux sont évidemment sans commune mesure avec ceux d’un site comme le château d’Amboise. Nous devons à chaque étape du projet maîtriser les coûts de chaque technologie, et faire preuve d’inventivité.

De ce point de vue, la satisfaction l’emporte sur les quelques regrets, car nous avons pu approcher dans bien des domaines le niveau qualitatif attendu pour ce type d’application. La « motion capture » nous a ainsi permis d’assurer une fluidité de mouvements « comme au cinéma », et pour la première fois réincarner l’Histoire.

Au-delà de la restitution physique du monument (son architecture, ses décors), nous avons aussi redonné vie aux protagonistes des événements (leur costume, leurs traits de caractère) et ainsi démontré que l’Histoire ne se réduit pas à l’évocation de la vie des rois. Le développement de l’Etat en France fut aussi le fait d’hommes et de femmes talentueux « Au Service du Roy ». Hommage leur est ici rendu.

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Quelles évolutions de l’application prévoyez-vous de faire ?

Nous introduirons sans doute en 2016 de nouvelles  fonctionnalités destinées à renforcer encore l’interactivité entre l’utilisateur et les décors des salles.

Le château d’Amboise ou la Fondation Saint-Louis ont ils d’autres projets numériques ?

La modélisation 3D du château  a bien d’autres applications et ouvre de nouvelles perspectives dans notre métier. Nous travaillons ainsi déjà sur un projet de restitution du château au fil des siècles dans un espace d’attente en cours d’aménagement, avec des bornes interactives et des projections de vidéos. Nous avons à réaliser avant cela un long travail de recherche et de réflexion sur le mode de restitution du monument … Le contenu reste notre principale préoccupation. Les choix technologiques sont ensuite effectués selon les fonctionnalités que nous souhaitons proposer aux publics.

Et pourquoi pas un 2e épisode de la saga « Au service du Roy » ? L’envie est évidente pour le château comme pour ceux qui ont collaboré au développement du premier parcours ; Le scénario est déjà dans nos cartons… Le taux de prise de l’épisode 1 en décidera sans doute !

PHOTOS: Parcours iPad Au Service du Roy. Château d’Amboise©Centmillionsdepixels, Wikipédia

Propos recueillis par mail le 16/11/2015

Date de première publication: 20/11/2015

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