[OPINION] « Partager la parole au musée », la Fédération des Ecomusées et Musées de Société s’exprime sur le mouvement « Black Lives Matter »

Après l’assassinat de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai dernier, le tag #blacklivesmatter a rapidement été relayé sur les réseaux sociaux. Dans le champ des musées, il a été fréquemment adossé à un second tag, #museumsarenotneutral. « Partager la parole au musée », la Fédération des Ecomusées et Musées de Société (FEMS) s’exprime à propos du mouvement « Black Lives Matter ».

Par Katia Kukawka (conservatrice en chef, directrice adjointe du Musée d’Aquitaine), Valérie Perlès (conservatrice du patrimoine) et Céline Chanas (conservateur en chef du patrimoine et directrice du musée de Bretagne).

La mobilisation, d’abord aux Etats-unis puis à l’International n’a fait qu’enfler et quelques mois plus tard ne semble pas faiblir, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique. Cette mobilisation est à la mesure du racisme encore profondément ancré dans nos sociétés, un racisme qui impacte tous les domaines de la vie personnelle et professionnelle des personnes « racisées », comme il impacte encore fortement les relations sociales.

Il faut peut-être ici rappeler le dernier des principes énoncés par Georges Henri Rivière dans la « définition évolutive » qu’il donne des écomusées en 1980, principe qui peut être étendu à la famille élargie des musées de société : « […] La culture dont […] se réclament [ces écomusées] est à entendre en son sens le plus large, et ils s’attachent à en faire connaître la dignité et l’expression artistique, de quelque couche de la population qu’en émanent les manifestations. La diversité en est sans limite, tant les données diffèrent d’un échantillon à l’autre. Ils ne s’enferment pas en eux-mêmes, ils reçoivent et donnent. » (Vagues, une anthologie de la nouvelle muséologie, Tome 1, p. 443-445, passages soulignés par nous).

Une des salles du Musée d’aquitaine de Bordeaux. Photo: Mairie-de-Bordeaux Lysiane Gauthier

L’objet ethnographique s’émancipe

Grâce à la nouvelle vision que porte GHR pour les musées dès les années 1930, de nouveaux « objets » matériels et intellectuels sont en effet légitimés. L’objet ethnographique, populaire ou encore dit « mineur », s’émancipe désormais de la tutelle de l’oeuvre d’art, tirant sa valeur de sa possible contextualisation. D’abord destinés à valoriser les traces matérielles d’un monde en voie d’extinction, illustrant les particularités locales, rurales ou industrielles, les musées d’ethnographie s’emparent progressivement dans les années 1970 de la notion de territoire, questionnant sa fabrication hier et aujourd’hui.

Le développement de la participation des acteurs au côté des professionnels pour l’élaboration d’actions au sein des musées est encouragé. A partir de ces orientations plus collaboratives, un glissement s’opère alors un peu partout de la notion de culture matérielle vers celle, plus affective, de patrimoine, révélant la mémoire collective et les nouvelles manières dont sont vécus et montrés les territoires.

Un visiteur dans une salle du musée de Bretagne

« Ne pas s’enfermer en eux-mêmes »

Quarante ans plus tard, cette aspiration à « ne pas s’enfermer en eux-mêmes » continue plus que jamais d’irriguer les projets scientifiques et culturels des musées du réseau de la Fédération des écomusées et musées de société, et les actions de la Fédération elle-même.

La FEMS invite les musées à prendre la mesure du rôle social qu’ils remplissent et à réinterroger sans cesse leurs pratiques, leurs outils, leurs imaginaires et leurs représentations du monde.

Dans cette perspective, le musée est un espace collectif, partagé, engagé ; à ce titre, il doit parvenir à accompagner les transformations de la société.

Si les questions de migration, de métissage, de mondialisation et de racisme sont abondamment et souvent remarquablement traitées dans nos musées, certaines composantes de la société qui ne s’y sentent pourtant pas – ou pas assez – prises en compte ou représentées.

L’écho rencontré par l’expression « les musées ne sont pas neutres » vient dire avec force qu’un vrai décalage peut exister entre les discours de l’institution- pourtant attentive aux questions de diversité culturelle- et les attentes/aspirations de ces publics. Finalement, cette polémique nous pousse à nous demander de qui parle le musée, pour qui, avec quels moyens et dans quel but ?

Comment présenter l’histoire de l’esclavage ou coloniale ? 

La présentation dans les expositions d’objets en lien avec l’histoire de l’esclavage ou coloniale constitue une bonne illustration de cette problématique dans la mesure où les descendants de personnes esclavisées ou colonisées ne s’y retrouvent généralement pas.

Photographie de l’oeuvre Mannequin au jeune Noir « Savon La Perdrix » du Musée d’Aquitaine de Bordeaux

Nous savons que les images, mêmes anciennes et même « reléguées » au musée, nous parlent de notre passé, mais aussi de notre présent ; elles peuvent encore agir sur nos imaginaires, même si nous sommes convaincus du contraire.

À Bordeaux, dont l’histoire et la fortune des quatre derniers siècles sont intimement liées à la traite atlantique, à l’esclavage colonial et à la seconde colonisation, le visiteur du musée d’Aquitaine croise notamment sur son parcours un automate publicitaire pour le savon La Perdrix : ce produit est à ce point efficace qu’il blanchit la peau d’un mannequin noir aux traits caricaturaux (« elle blanchirait un Nègre », dit aussi une publicité de la même époque pour la Lessive de la ménagère).

Plus loin, ce sont des affiches publicitaires pour les foires et expositions coloniales de Bordeaux, puis pour les produits coloniaux transformés ou importés à Bordeaux. L’une vante les effets énergisants du Toni-Kola et oppose le colon blanc civilisé, portant guêtres blanches et casque colonial, à des Africains presque nus dans des postures ridicules. L’autre met en scène une soubrette noire au décolleté plongeant, personnification du rhum jamaïcan Negrita. Et, à hauteur d’enfant, le visiteur peut également découvrir, dans la belle épicerie reconstituée, une boîte d’amidon « garanti pur riz » de la marque Au Nègre.

L’exposition de tels objets dans le parcours de visite du musée d’Aquitaine, décidée par les conservateurs du musée, vise à illustrer un propos sur la construction des préjugés raciaux et des discriminations.

Mais les textes de salle et les cartels suffisent-ils aujourd’hui à rendre cette histoire intelligible, suffisamment lisible pour lever tout risque d’incompréhension ? Le musée ne risque-t-il pas, en montrant ces objets, de raviver des plaies encore vives, renvoyant la personne noire au statut de primitif à civiliser, d’enfant à éduquer ou d’objet sexuel exotique ? Comment éviter cet amalgame hérité d’une histoire douloureuse que le musée cherche pourtant à dénoncer avec force ? Et, pour aller plus loin sur la compréhension de notre société, quel patrimoine conserver pour témoigner des dérives racistes et du combat contre les discriminations et l’exclusion aujourd’hui ?

Une des salles de l’exposition « Bretagne est Univers » au musée de bretagne

Le musée-forum

Dans ce contexte, il paraît assez logique que l’institution muséale ouvre le dialogue avec celles et ceux qui s’inscrivent dans la filiation de l’histoire qu’elle veut raconter ou qui se présentent comme les acteurs des débats actuels.

Dans les années 1970, des musées communautaires, expériences éphémères et militantes, plaçaient tous les habitants d’un territoire dans une position d’égale dignité, les invitant à s’exprimer et réfléchir sur les thématiques de leur choix. L’idée du musée-forum n’est évidemment pas nouvelle (D. Cameron, 1971 !) mais elle s’impose de nouveau à nous avec force. La proposition récente d’une nouvelle définition du musée intègre d’ailleurs les mots « polyphonique » et « inclusif ».

Elle suppose de ne plus imposer un discours d’autorité mais bien de partager la parole, d’ouvrir au débat tous les sujets, même les plus sensibles et les plus clivants et de restituer toute la complexité des points de vue.

Le champ de la participation, plébiscité par cette nouvelle définition, s’applique-t-il à l’ensemble des missions d’un musée, depuis la constitution des collections (la collecte) jusqu’à leur mise en valeur (exposition, médiation) ? Assurément oui, mais pas à n’importe quel prix.

Comment rendre compte très concrètement et quotidiennement dans les musées de la diversité des expériences et représentations du monde dans lequel nous vivons, tout en continuant d’apporter l’épaisseur historique indispensable ? Autrement dit, tous les points de vue se valent-ils ? Tous les discours ont-ils la même légitimité ? Assurément non, mais il faut bien expliquer pourquoi.

Nos musées, grâce à l’expertise et au savoir-faire de ses professionnels, sont des laboratoires où s’inventent sans cesse de nouvelles formes de médiation, issues de l’interprétation singulière, audacieuse et originale des résultats de la recherche.

Ils proposent à leurs visiteurs des dispositifs qui permettent de questionner, de déconstruire les idées reçues en dehors du politiquement correct, en prenant parfois le risque de les bousculer ou de les prendre à contre-pied. C’est certainement là que réside leur plus-value, dans cet art de la restitution de questionnements complexes, fruits de la confrontation de différents points de vue, rendus accessibles à tous par le truchement de la médiation et l’expérimentation sensible.

Muséomix au Musée de Bretagne. Photo: CCBYSA Edouard Hue

Nous ne l’avons peut-être pas suffisamment dit, le musée est le lieu qui sollicite certes la capacité de réflexion du visiteur, son esprit critique, mais aussi ses sens, ses émotions et son imagination.

Loin du lieu un peu scolaire qui transmettrait des connaissances figées et incontestables, le musée assume sa dimension nécessairement subjective voire un peu expérimentale, la revendique et en fait même une modalité opératoire de compréhension du monde qui l’entoure.

Il tend ainsi à s’éloigner d’un universalisme abstrait, « décharné » et lui préfère, en hommage à Aimé Césaire, un « universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers » (Aimé Césaire, Lettre à M. Thorez, 1956).

Cet objectif viendra certainement nourrir notre prochain projet fédératif.

Fédération des écomusées et musées de société

Site internet : www.fems.asso.fr

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SOURCE: Fédération des écomusées et des musées de société, FEMS

PHOTOS: musées 

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Date de première publication: 30/09/2020

Le musée de Bretagne et le musée départemental Albert-Kahn sont membres du Clic France 

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