Emmanuelle Delmas-Glass (Yale Center for British Art) « Si les musées ne choisissent pas l’Open Content, ils deviendront invisibles et inutiles »

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Après l’annonce de la naissance de l’AAC (American Art Collaborative), un consortium de 14 musées américains qui vont créer ensemble une base de données consacrée à l’art américainle Clic France a souhaité interroger Emmanuelle Delmas-Glass, responsable de la gestion des données des collections du Yale Center for British Art, qui participe à ce projet. Emmanuelle Delmas-Glass explique la stratégie numérique du musée, les avantages de la technologie LOD et la politique ambitieuse de son institution en matière d’Open Content.

Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Je suis la Collections Data Manager du Yale Center for British Art où j’ai commencé à travailler en 2006. Je suis en charge de l’intégrité des données relatives aux collections du musée, quel que soit le format utilisé pour les partager. Par exemple j’ai utilisé le format LIDO XML pour incorporer nos données au Google Art Project. Je suis également dans le directoire du Comité International pour la Documentation (CIDOC) :

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le projet « American art collaborative » ? Et plus particulièrement la technologie LOD qu’il utilise ?

American Art Collaborative est une fédération d’institutions américaines culturelles centrées sur le thème de l’art American (art créé aux USA et/ou par des artistes américains) qui est l’initiative d’Eleanor Fink. Eleanor a été Chief of the Office of Research Support au Smithsonian American Art Museum à Washington, DC. pendant 11 ans avant de devenir la directrice du Getty Information Institute où elle a aidé au développement de politiques d’information et de standards pour vocabulaires et métadonnées utilisées par le domaine culturel de par le monde aujourd’hui. Eleanor a commencé à s’intéresser aux données ouvertes (Linked Open Data en anglais) il y a environ 2 ans quand elle a réalisé que cela offrait une opportunité importante pour les musées et autres institutions culturelles pour développer l’engagement avec les utilisateurs mais aussi en tant qu’aide aux conservateurs et autres chercheurs. Elle a aussi compris que pour démontrer et profiter pleinement des données ouvertes il était nécessaire qu’une masse critique des données adopte ce format. C’est pourquoi l’AAA a commencé avec 8 institutions et compte aujourd’hui 14 musées et archives.

FireShot Screen Capture #491 - 'American Art Collaborative' - americanartcollaborative_org

La technologie LOD a été créée par Tim Berners-Lee qui nous encourage à participer à cette nouvelle phase de l’internet, non plus en y contribuant avec nos documents, comme il nous l’a demandé il y a 25 ans, mais en y contribuant avec nos données. La différence est cruciale car en connectant ces données ouvertes, cette technique du Web sémantique qu’est LOD nous permet, avec l’aide d’ordinateurs, de répondre à des questions plus complexes et sophistiquées, et même de répondre à des questions qui n’ont pas encore trouvé de réponses.

Quels sont les atouts de la méthode « Linked Open Data » (LOD) sur les autres méthodes de base de donnée ?

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The Artist and His Son Raphael , Benjamin West, 1738–1820 (Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection)

LOD est vraiment une technologie qui va révolutionner la façon dont la recherche d’informations opère et ceci pour plusieurs raisons.

Le principe majeur en est de libérer les données de leur carcan informatique et de les fournir en accès libre sur ce vaste réseau qu’est l’internet. De manière pratique, cela veut dire qu’il n’est plus nécessaire d’intégrer les bases de données des institutions qui veulent collaborer. Comme chacun le sait, une base de données a besoin d’être remise à jour régulièrement et ces upgrades sont couteuses et menacent l’interopérabilité des connexions établies antérieurement.

De plus, le domaine culturel a maintenant un outil sémantique robuste pour connecter les données ouvertes de façon sémantique : le Conceptual Reference Model. Le CIDOC-CRM est une ontologie qui a été développée et supportée par le Comité International pour la Documentation, qui est lui-même un comité du International Council of Museums. L’AAC a reconnu la supériorité du CRM pour représenter la spécificité des informations générées par les musées. En effet le CRM fournit le lien sémantique entre multiples sources de données, ce qui permet la médiation entre différentes institutions.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’utilisation de ces techniques de documentation et d’interconnexion des bases de données ?

Par exemple, il serait utile de pouvoir lier à la volée les archives du Smithsonian Archives of American Art sur Benjamin West, artiste Américain qui travailla a Londres les derniers 57 ans de sa vie avec son autoportrait qui est au Yale Center for British Art. Le Smithsonian est le détenteur de documents uniques au monde relatifs à la biographie du peintre qui peuvent enrichir la connaissance que Yale a de ce peintre. En mettant les données ouvertes de ces 2 institutions en relation il est possible d’écrire une histoire bien plus détaillée de West et de son œuvre, sans avoir à se lancer dans un projet informatique d’intégration de bases de données.

Vous avez déjà procédé à la première rencontre de travail en février: quel en est le bilan ?

La rencontre de travail de février nous a permis d’établir une feuille de route précise. Nous avons identifié les différentes phases du projet, et notamment la préparation des données, leur conversion au CRM, leur réconciliation, et hébergement (hosting). Les partenaires de l’AAC on décidé de mettre en commun leur ressources et expertises pour tous pouvoir produire leur données en LOD. La présence d’archives est importante parce qu’elle pousse l’AAC à adresser la question de réconciliation des données dès le début.

Quels sont les objectifs du Yale Center for British Art dans ce projet ?

Le Yale Center for British est à la fois un partenaire et un consultant. Le YCBA a déjà converti ses collections en LOD depuis 2011 et j’aide mes collègues de l’AAC à identifier les données nécessaires au projet, ainsi qu’à comprendre le CIDOC-CRM. Par ailleurs, le YCBA a environ 600 œuvres créées par des artistes américains ou aux États-Unis et en les contribuant à l’AAC mon musée veut démontrer les bénéfices de cette technologie. Notamment nous voulons permettre à nos utilisateurs d’avoir accès à plus d’informations que nous n’en partageons avec le but ultime de contribuer au développement de la recherche en histoire de l’art Britannique, qui a tellement de connexions avec son homologue américain.

FireShot Screen Capture #493 - 'Search All Collections I britishart_yale_edu' - britishart_yale_edu_collections_search

Le projet du Smithsonian American Art Museum, que vous prolongez, plaçait ses méta-données sous licence libre mais pas les œuvres: en ferez-vous de même ?

Le Yale Center for British Art est en avance sur bon nombre de musées en ce qui concerne l’accès aux métadonnées et images des œuvres dans ses collections. Le YCBA encourage l’usage libre et ouvert de ses métadonnées et n’impose aucune restriction. En ce qui concerne les images, bien que le YCBA ne souscrive pas à une licence spécifique (due aux multiples changements de termes des licences ces temps-ci), mon musée adopte à 100% la politique Open Access prônée par l’université de Yale.

Le Yale Center for British Art ne restreint pas l’accès aux œuvres qui sont dans le domaine public. Au contraire, le YCBA permet aux utilisateurs de réutiliser les images haute résolution de ces œuvres à des fins de recherche ou commerciales, ce qui est une politique très innovante dans un domaine culturel ou il est commun de devoir payer pour avoir accès aux images. (exemple de page de présentation d’une oeuvre de la collection du musée, tombée dans le domaine public). Le musée offre aussi des images miniatures pour les œuvres qui ne sont pas dans le domaine public.

Les partenaires de l’AAC sont très au courant de ces problématiques et chacun fera de son mieux pour contribuer au réseau le plus de ressources possibles. Ce projet est le moment opportun d’adresser ses discussions à un niveau interne pour progresser vers un moment où ces questions seront devenues banales.

Page de présentation de l'oeuvre de Turner The "Victory" returning from Trafalgar sur le site collections.britishart.yale.edu/ (avec possibilité de téléchargement et de zoom sur l'image)
Page de présentation de l’oeuvre de Turner The « Victory » returning from Trafalgar sur le site collections.britishart.yale.edu/ (avec possibilité de téléchargement et de zoom sur l’image)

Plusieurs musées partenaires de ce projet avaient déjà développé des bases de données de leurs oeuvres: que vous ont appris ces cas ? Comment ces expériences influencent elles votre travail sur le projet ?

Tous les partenaires de ce projet avaient développé des bases de données. C’est le legs de l’informatique des années 1990. Malheureusement cela a créé des séparations artificielles entre objets et collections. Par exemple, au YCBA il n’est pas rare que des gravures soient transférées du département des Gravures et Dessins au département des Livres Rares & Manuscrits. Ces 2 départements utilisent 2 bases de données différentes, ce qui oblige les utilisateurs à faire leur recherche 2 fois, ce qui est clairement un obstacle à la recherche.

Le YCBA contient la collection d’art Britannique de Paul Mellon qui a collectionne les livres ainsi que les gravures et peintures. Cette séparation artificielle a été instaurée il y a bien des années pour répondre à des questions de gestion interne des métadonnées. Les collections bibliographiques sont différentes de celles pour collections visuelles (peintures, dessins…) et donc 2 systèmes séparés ont été mis en place.

Cependant les utilisateurs ne se soucient pas de la gestion interne des œuvres. Ils veulent avoir un accès facile et utile aux œuvres : c’est à dire avec le moins d’obstacle possible (bonne connexion, pas d’enregistrement nécessaire, pas de mot de passe nécessaire,…) et avec des résultats tangibles (pas de restrictions sur l’utilisation, téléchargement des métadonnées et images facile,…). C’est pourquoi en 2011 le YCBA a lancé son premier catalogue de collections en ligne avec un point d’accès unique pour toutes ses collections confondues. LOD permet d’extraire les données de ce carcan informatique qui est périmé maintenant que l’internet peut servir de base de données.

Le Yale Center for British Art a-t-il récemment développé d’autres outils numériques innovants ?

Le YCBA est le premier musée américain a avoir développé un service LOD utilisant le CIDOC-CRM.

Nous avons aussi developpé des outils numériques basés sur LOD, comme notre Créateur de Relations entre peintures et leurs cadres anciens (ci-dessous) qui est utilisé par le staff pour indiquer quels cadres sont sur quelles peintures.

Ou encore cet outil, toujours en développement, pour permettre à nos utilisateurs d’écrire des cartes postales virtuelles avec nos œuvres.

Quelles sont vos deux oeuvres préférées dans la collection du Yale Center for British Art ?

. Old Walton Bridge , Canaletto, « Intéressant de voir Londres en construction sous un un ciel si rose ! »

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Old Walton Bridge, Canaletto, Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

. Portrait of a woman, traditionally identified as Lady Hervey, Angelica Kauffmann « Une oeuvre fantastique présentée dans un beau cadre néoclassique britannique »

 Portrait of a woman, traditionally identified as Lady Hervey, Angelica Kauffmann, Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection
Portrait of a woman, traditionally identified as Lady Hervey, Angelica Kauffmann, Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

Avez-vous des projets numériques sur le point de se concrétiser ? Des objectifs plus lointains ?

Un projet sur le point de se concrétiser est ResearchSpace. C’est un projet qui est financé depuis plusieurs années par la Mellon Foundation et développé par le British Museum. C’est un projet sophistiqué qui utilise le CIDOC-CRM comme point de connexion entre 3 musées à présent : le British Museum, le YCBA et le Riskjmuseum, mais qui va en inclure bien d’autres dans le future.

Le but ultime de mon musée est d’inciter un grand nombre d’institutions culturelles à convertir leurs données en LOD pour avoir le plus d’informations possibles a portée de main pour approfondir la recherche sur l’art britannique.

Que pensez vous de la tendance open content (Rijksmuseum, Getty, MET…) ?

Cette tendance est nécessaire si nos institutions culturelles veulent rester pertinentes aujourd’hui que l’internet est une source d’information de plus en plus importante pour de plus en plus de gens. Si les musées ne participent pas à la conversation qui a lieu dans ce réseau, ils deviendront invisibles et inutiles. Le principe de l’open content est très proche de la mission centrale de ces mêmes institutions, qui est de préserver et partager les connaissances culturelles pour le bienfait de la société, et il me semble qu’il s’aligne bien avec cette mission. Le YCBA a déjà adopté l’Open Content (voir plus haut) et encourage ses collègues et partenaires à réfléchir à cette question.

Le 1er avril, The Art Newspaper révélait un projet de plateforme internet mené conjointement par 14 biliothèques mondiales d’art pour rendre accessible 31 millions de documents. Vous nous avez confirmé que le Yale Center for British Art est également membre du projet; que pouvez-vous nous en dire ?

PHAROS : Consortium International d’Archives Photo est une collaboration entre 14 archives photo d’Amérique du Nord qui a été établi pour créer une plate-forme commune pour la recherche d’images d’œuvres de tous genres, occidentaux et non-occidentaux, donnant un accès complet et consolidé aux archives photographiques. La plate-forme utilisera un modèle de représentation des connaissances organisées en données ouvertes et liées (Linked Open Data). Le but de cette plate-forme gratuite est de stimuler la recherche dans un vaste registre de domaines en connectant à la fois les images et la documentation sur ces œuvres détenues par les archives photographiques entre elles. L’accès consolidé à des dizaines de millions d’images sera d’une valeur incommensurable pour la communauté de chercheurs en ce qui concerne les questions de provenance, d’attribution, de recherche en conservation, exposition, et une myriade d’autres informations qui restent encore à définir. La plate-forme sera dynamique dans le sens que le nombre d’œuvres qui y seront représentées ira croissant avec le temps ainsi qu’avec la participation grandissante d’institutions, y compris des institutions d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine.

 Les membres du consortium sont actuellement en position de pouvoir commencer à fournir accès à des centaines de milliers d’images parmi les 31 millions d’images qu’ils détiennent ; images qui documentent les œuvres d’art dans différents états à différents moments. Une caractéristique unique du projet est son appel à la numérisation et à l’agrégation de toutes les annotations faites sur les photos par des chercheurs éminents depuis 100 ans et plus, et ce faisant le projet fourni une vision culturelle unifiée qu’il serait impossible de créer dans un univers pré-numérisation.

Le projet est actuellement en train d’évaluer l’utilisation de ResearchSpace, une plate-forme open-source développée avec le financement de la Andrew W. Mellon Foundation et administré par le British Museum pour l’espace collaboratif, et le CIDOC Conceptual Reference Model (CRM) pour la représentation des connaissances en métadonnées.

Propos recueillis par mail le 06/04/2015 et le 20/04/2015

Date de première publication: 9/04/2015

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