[#museeapres] Xavier Roland (Pôle Muséal de Mons): « Nous devons développer des projets innovants pour connecter le virtuel et le physique »

Pour le troisième épisode de la nouvelle série d’interviews et de points de vue sur le thème « le musée après », le CLIC France donne la parole à Xavier Roland, Directeur du Pôle Muséal de Mons et du BAM (Beaux-Arts Mons), depuis 2011.

Découvrez chaque semaine les nouvelles interviews de la série du CLIC France Consultation #museeapres: le CLIC France donne la parole aux membres de sa communauté !

  • Quel impact a eu la crise du coronavirus et le confinement sur votre institution ?  

Pour y répondre, je peux partager quelques extraits de mon « Journal de mémoire de confinement ».

. J1 : Les musées ferment, la Culture doit s’arrêter, nous dit-on ! Rapidement, les équipes s’organisent. Comme tous les musées dans le monde, nous voilà orphelin de notre public. Un peu oublié de tous, nous sommes obligés d’affirmer notre présence, de nous reconstruire sous forme virtuelle, sans jamais oublier que notre mission première est de conserver et de sécuriser le patrimoine dont nous avons la responsabilité (…)

. J3 : Tout d’abord, il a fallu apprendre à travailler différemment en équipe via les outils de communication à notre disposition. Heureusement, nous travaillons depuis quelques années sur une plateforme numérique qui permet un accès à toutes nos bases de données à distance. Ce qui a été un des éléments clef de notre survie virtuelle (…)

(Lire l’article du Clic France: Covid-19 / Le pôle muséal et le musée des Beaux Arts de Mons se mettent en ordre de marche)

. J 17 : Le jour de Pâques, le lundi 13 avril j’écris un mail à des amis collègues, journalistes et professionnels: « Si je vous écris aujourd’hui, c’est aussi parce que j’ai la crainte, comme beaucoup de monde, de voir la culture reléguée au second plan dans la résolution de la crise majeure qui est en train de se produire. Or ma conviction est qu’elle fait partie intégrante de la solution ; elle est même essentielle, auquel cas le risque est grand que nous retombions dans les logiques d’hier. Pensez-vous que nous devons rester passifs, en attendant que les solutions viennent à nous ? Ces personnes qui nous dirigent ne comprennent pas que nous sommes en train de transiter vers l’air de la collaboration entre tous, de la restauration du monde, de la conservation des patrimoines et de la nécessaire harmonie entre tous les Eléments. Les concepts de progrès économique et du pouvoir de l’expansion tels qu’ils sont nés au 16ème siècle doivent être réintégrés dans de nouveaux paramètres de mesure, qui modèrent leurs ambitions modernes. La culture peut s’engager sur ce terrain-là ! » (…)

Le BAM sans ses visiteurs

. J 18 : Peu à peu nous commençons à comprendre que nous avons un rôle de soutien mental vis-à-vis des citoyens. Cela décuple notre énergie créatrice. Nous organisons un concert de carillons en hommage aux personnels soignants au départ du Beffroi, patrimoine UNESCO, (à explorer dans une visite virtuelle 3D) symbole identitaire de Mons. Des dizaines de milliers de personnes assistent en direct au concert via un Facebook Live. Nos collections, nos expositions commencent à prendre vie littéralement sur la toile, comme jamais nous l’avions fait auparavant. Il aura fallu quelques jours aux équipes pour se réorganiser ; autant les équipes de communication, les cellules scientifiques que de médiation ou administratives réagissent en proposant des initiatives, parfois de façon maladroite, mais peu importe (…)

. (J 25) : Enfin nous avons compris où se situait notre enjeu : sur notre territoire et auprès des citoyens, là nous recréons du lien, de la fierté, du bien-être au travers d’actions qui touchent le quotidien des gens, sous le principe que le patrimoine appartient à tous et vit éternellement dans nos esprits(…)

  • Quelles transformations durables cette crise apportera t elle à votre organisation ?    Voire à vos missions ? 

Il est encore trop tôt pour le dire. Mais suite à cette crise sanitaire, il nous semble difficile de poursuivre notre travail sans prendre le temps de faire un point sur ces dernières semaines de télétravail, de débats et de réflexions sur le sens ou le rôle de la culture dans notre société. Evidemment, cette réflexion est là pour envisager la manière de poursuivre notre projet culturel et scientifique, de vérifier si celui–ci résiste ou pas à cette crise de fondements et de valeurs. A la veille de reprendre nos missions de base, il est donc essentiel de se poser des questions en équipe sur la raison d’être de notre institution, de comprendre ce qui nous motive au quotidien afin de peut-être apporter des ajustements ou des réorientations à notre travail. Il s’agit en effet d’une période pivot pour que les musées puissent se redéfinir par rapport à la société.

Nous devons aborder cette crise comme une opportunité de renforcer encore plus nos manières de collaborer, de gouverner, de partager… avec nos territoires.

L’enjeu est de positionner notre rôle dans la société, d’affirmer nos compétences, nos moyens d’actions, nos ressources et surtout la capacité d’inspiration de nos artistes, de notre patrimoine, de notre histoire d’hier et d’aujourd’hui. Beaucoup d’acteurs parlent d’une culture en circuit-court. Je pense juste qu’il ne faut non plus se tromper de combat du local contre le global ; la globalisation a des vertus positives car elle permet la collaboration, la coproduction, l’échange, la découverte, le développement économique… qui sont des atouts de développement positif qu’il faut maintenir.

Dans ce contexte, le Tourisme devient un partenaire plus responsable qui devra davantage s’orienter vers les diversités culturelles et la valorisation de la spécificité d’une région à travers des projets justement calibrés, mais la culture doit aussi rester un vecteur de découverte de d’autres créations, courants, cultures ou artistes de renom, capables de nous inspirer, de nous mobiliser ou tout simplement de nous émouvoir.

Le BAM sans ses visiteurs
  • Cette crise invite-t-elle à modifier votre stratégie d’innovation, notamment numérique ? 

Suite à cette crise sanitaire, le digital est désormais considéré comme l’un des grands enjeux pour les musées de demain. Il ne faut surtout pas oublier que notre mission reste la transmission de l’art et de l’histoire via une expérience en contexte muséal. Cette stratégie liée à l’offre digitale nécessite des compétences humaines, des budgets et des moyens techniques nouveaux. Des choix devront être opérés dans notre programmation, si nous voulons développer le digital…

Futur Museum, réseau mondial de musées dans lequel nous sommes impliqués, hiérarchise cette stratégie en positionnant le site Internet comme l’outil principal à partir duquel les réseaux sociaux sont activés. L’un et l’autre permettent d’atteindre 70 % de nos cibles stratégiques. En troisième position, en ordre d’importance, arrivent les vidéos, podcast et campagne de communication numérique qui permettent d’atteindre 20% de nos objectifs.

Français

Au niveau du Pôle muséal, depuis quelques semaines, nous avons particulièrement travaillé sur le deuxième et troisième niveau de la pyramide, mais notre site Internet n’est plus adapté à la demande. Il est important de prendre le temps de se replonger dans nos conclusions du passé et profiter de l’expérience d’aujourd’hui pour enrichir le contenu.

L’expérience actuelle nous enseigne l’importance d’avoir une collection en ligne avec une section offre digitale avec blog/magasine/podcast/vidéos… et chaine youtube autour des collections comme pivot stratégique de notre développement sociétal.

Tout est gratuit sur le Net aujourd’hui. Or la culture à une valeur qui doit aussi se traduire d’un point de vue économique. C’est également une question de survie pour nous et la diversité culturelle que nous représentons. La vente du ticket à l’entrée de nos musées qui délivre la possibilité d’accéder à un contenu physique ne doit plus être la seule voie de diffusion du Savoir muséal. Ces dernières semaines ont démontrés que nous sommes aussi de véritables producteurs de contenus numériques sur le Web qu’il faudra un moment donné pouvoir aussi valoriser sous la forme d’une plateforme payante en ligne, sous le principe que la culture ne peut pas être considérée comme une denrée gratuite !

Soulignons une étude intéressante qui révèle que la consommation des internautes évolue : ces derniers consacrent de plus en plus de temps sur des contenus de fonds reliés à un site Web, jusqu’à 10 à 15 minutes en moyenne. La deuxième bonne nouvelle est qu’apparait une dimension plus érudite chez les internautes.

Notre patrimoine est au cœur de cette évolution des mentalités du numérique. Dans cette perspective, il est indispensable de renforcer la numérisation et l’inventorisation des collections. L’accessibilité virtuelle et physique des collections sont deux aspects d’une problématique en vue de permettre une nouvelle dynamique de valorisation du patrimoine. Cette organisation du virtuel et du physique expérimentée depuis quelques années au sein de l’Artothèque à Mons, espace de collections mutualisées de tous les musées montois, permet des projets totalement innovants par rapport à une logique muséale classique qui valorise le patrimoine dans les salles du musée.

Notre défi principal aujourd’hui sera précisément de développer ces projets innovants que nous allons devoir mettre en œuvre pour connecter le virtuel et le physique, le musée et le territoire.

Enfin, nous constatons aujourd’hui un nombre exponentiel de visiteurs nouveaux qui fréquent nos réseaux. Ces « non publics » sont la principale raison d’être de la poursuite de cette stratégie numérique dans une perspective d’infiltrer davantage notre patrimoine dans la société quotidienne par un lien de filiation à inventer ou à faire émerger; et ce, dans une perspective ultime de pouvoir les attirer dans nos musées.

Le BAM sans ses visiteurs
  • Quels sont les premiers projets (innovants) que vous souhaiteriez lancer à la sortie du confinement ? 

Les premiers projets que nous voulons mener tournent autour du transmédia : vidéos, podcast, presse, campagne sur support papier, actualités événementielles du musée, projets de médiation, conférences….

Nous devons rechercher une cohérence entre tous ces supports qui puisse tenir compte du potentiel de chacun d’entre eux en vue d’écrire une histoire-à-tiroirs. Ce n’est donc pas uniquement la cellule de communication qui travaille autour de ce projet transmédia, mais les cellules de médiation et scientifique doivent être impliquées concrètement dans la production des médias jusqu’à leurs modes de diffusion.

Ce travail permet de toucher les non-publics du musée et l’enjeu est d’essayer de les attirer dans nos musées par la cohérence du transmédia, sans jamais rompre la chaîne des émotions propre à la culture…

MuseumLab — FrançaisCela nous donne de toutes nouvelles perspectives dans le monde des technologies. C’est ainsi que le Muséumlab, laboratoire de recherches et d’expérimentations des nouvelles technologies en contexte muséal du pôle muséal, va nous aider à rester proche des « tendances » actuelles. Avec la crise que nous sommes en train de vivre plus que jamais nous voyons à quel point le numérique fait partie de notre projet, à quel point les musées comme nous, de taille moyenne, ne sont pas suffisamment préparés à assumer ce virage digital.

Le Museumlab, sous l’angle transmédia, voudrait développer une plateforme d’outils pour permettre la mise en place d’un « internet des Savoirs », décliné en multimédias interconnectés. La formation à l’utilisation d’outils technologiques d’une part, et le développement de nouveaux outils de production et de diffusion en cohérence avec le propos scientifique du musée ou de l’artiste d’autre part, sont essentiels. C’est pourquoi nous réfléchissions à créer une équipe interdisciplinaire autour du Muséumlab qui rassemblerait une structure de formation de pointe en nouvelles technologies (Technocité), un centre de recherche universitaire (Le Clic de l’Université de Mons) et une ou plusieurs Startups.

L’idée serait de mettre en place une plateforme d’aide à la production technologique autant à destination des musées que des artistes. Pour tout cela, nous devons devenir de meilleurs storytellers de nos projets, nous devons apprendre à recréer nos lignes du temps, sans hésiter à les chiffonner pour mieux nous toucher.

  • Cette période unique de confinement vous donne t elle des idées de nouvelles formes de médiation dans le musée (après sa réouverture)  et de nouvelles formes d’implication des collaborateurs du pôle muséal ?

Plus que jamais, nous devons repenser l’équilibre entre la mission scientifique, pédagogique et sociétale du musée. Ce rééquilibrage doit passer par de nouveaux modèles de gouvernance qui reposent sur le partage au sein de l’équipe de L’Avoir, du Savoir et du Pouvoir. Les profils de fonction devront intégrer d’autres manières de penser autant de manière concrète et physique que virtuelle et numérique. Enfin, nous ne pouvons pas critiquer la frénésie du progrès d’un côté et poursuivre notre boulimie de production de l’autre. Une forme de Slaw culture doit pouvoir se réinventer à la dimension des aspirations du territoire.

Je pense que la stratégie transmédia que nous voulons mettre en place permets d’impliquer tous les acteurs du musées dans une même histoire où le numérique n’est plus seulement un vecteur de communication mais aussi de contenu scientifique ou pédagogique. Cette nouvelle approche du métier va nous obliger à accorder une attention nouvelle à ces visiteurs distants, souvent non-publics, et d’essayer de mieux les sensibiliser, les impliquer et enfin de les attirer dans nos sites. Une nouvelle médiation du visiteur distant doit se mettre en place au sein de nos équipes tout en conservant à l’esprit qu’il faut positionner le musée comme le cœur de l’expérience ; le travail digital est l’Avant ou l’Après, mais au moment de la visite le digital doit laisser place au concret, à l’émotion et à l’expérience.

  • Le musée d’Après sera t il différent du musée d’Aujourd’hui ? 

D’un point de vue digital et sociétal oui, il le sera très certainement !

Tout d’abord, un changement d’attitude global est nécessaire vis-à-vis de la gestion, de l’étude et de la diffusion du Patrimoine. Nous devons nous inscrire dans une logique de rupture avec une approche qui tend à trop considérer l’histoire et le patrimoine comme en dehors ou déconnecté des enjeux socio- économiques de notre société. Par voie de conséquence, il faut considérer le patrimoine ancien sous la forme d’une vision généalogique en filiation directe avec notre actualité quotidienne. Dans cet état d’esprit, je suis partisan d’une vision post-muséale, qui s’inspire des origines du musée ; lors de la révolution copernicienne de la culturel au 16ième siècle où les cabinets de curiosité servaient notamment de laboratoire pour mieux comprendre les liens entre l’homme et la planète ; et ce, sans hiérarchie de valeur ou de volonté de domination de l’un sur l’autre.

L’ADN du Pôle muséal, le réseau des musées de la Ville de Mons, réside dans son fort ancrage dans l’espace urbain et rural de Mons. Lorsque le Mons Memorial Museum prend en charge la programmation des commémorations sur le territoire de Mons, lorsque le BAM organise une exposition Niki de Saint-Phalle en intégrant des sculptures dans l’espace public ou aujourd’hui avec Yann Arthus-Bertrand qui est mis à l’honneur à la Salle saint Georges et dans le parc du Beffroi, une même conviction sous-tend notre démarche : une volonté forte de mêler l’art et le patrimoine à la vie quotidienne des citoyens, une ambition partagée de reconnecter nos histoires, nos œuvres à des flux sociaux actuels. Pour ce faire, nous n’hésitons pas à bouleverser les codes anciens de l’exposition ou de la consommation de l’art.

Le contexte de notre société nous oblige en effet à prendre le chemin de l’action. Autrement dit, les enjeux sont tels que continuer à agir entre nos quatre murs sans même se poser la question de la manière dont les musées peuvent contribuer à l’effort collectif et citoyen pour une société plus juste et plus soucieuse de l’environnement serait inconsidéré en tant que Service public.

PHOTOS: Pôle muséal de Mons,

Copyright : Ville de Mons / Oswald Tlr.

Date de première publication: 05/05/2020

Le Pôle Muséal de Mons est membre du Clic France.

Prochaine épisode de la série #museeapres, le vendredi 8 mai 2020

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