[Opinion] Elsa Olu (Muséologue et muséographe ): « Le musée post-confinement, nouveau laboratoire du lien »

Le musée post-confinement, nouveau laboratoire du lien. Privés du toucher, nous nous rattraperons à la tactilité de la voix par Elsa Olu, Muséologue-Muséographe

Allons-nous passer à l’ère de l’oralité ? Non pas revenir à l’oralité, mais entrer dans une nouvelle ère qui sera celle d’une nouvelle forme d’oralité ? La crise sanitaire et ses conséquences sur nos comportements sociaux et nos pratiques sociétales ne vont-elles pas ouvrir une nouvelle ère qui nous fera dépasser celle de la tactilité pour une nouvelle oralité qui dans le même temps la contiendrait ? Pour le dire autrement, allons-nous entrer dans une ère de la voix texturée, une aire où la voix serait matière, épaisseur, planéité, paysage habité autant qu’onde vibratoire, où on retrouverait, valoriserait, l’épaisseur charnelle du grain qui ouvrirait, contiendrait, nourrirait, définirait finalement nouvellement le lien à l’autre ?

« Seul, ce matin appuyé sur un gradin, je goûte le soleil, depuis deux heures dans le théâtre d’Épidaure. Aux solstices d’hier, le déluge des touristes, nouvelle guerre, fait trêve. Paix dans l’air transparent, jaune et bleu. Silence. Le paysage attend les dieux, il les attend depuis deux mille ans. Silence. Les dieux vont descendre, la guérison adviendra »[1]Michel Serres

Dessaisissement

Quel est ce monde qui s’ouvre où le toucher est mortel, où le visage est amputé, et le regard filtré ?

Ne serait-il pas celui dans lequel nous allons confier à la voix le soin de nous dire et de nous relier, de nous trahir et de nous confier, de nous lier et de nous tenir ? Ne serait-il pas celui dans lequel va se travailler la texture matérielle et charnelle de la voix ?

Nos musées ont été fermés, deux voire trois mois. Plus pour d’autres. Certains ne rouvriront pas. Certains en projets se poursuivent. Ils se conformeront, il nous les faut changer, les adapter.

On pourrait s’en tenir à dire que la culture subit. On peut aussi se dire que, comme toujours, la culture annonce, ouvre, prépare, participera à inaugurer une ère nouvelle.

Muséologue, muséographe, nous pensons en ombre les musées dans lesquels vous vous délectiez et vous délecterez.

En ces temps encore bien confinés, nous essayons de sauver l’envie qu’il en soit ainsi demain, et plus que de sauvegarder la couleur du monde d’hier, de voir comment retrouver demain l’accès à ces lieux-là qui nous offrent de fréquenter l’universel, l’intemporel, de frôler l’Éternité.

Sur les volets économiques, nous reprenons donc les choses dans l’état dans lequel le monde nous les a laissés un 17 mars, et des tableaux de comptes dans ce qu’ils sont devenus un 26 mai.

Nous décomptons les moyens, nous additionnons les pertes.

Sur les volets muséographiques, nous revoyons nos libertés : délimitons des zones, marquons les sols, empruntons des espaces de pensée de lignes et de fractures, dessinons des scénographies de distanciation sociale, imaginons un monde où nous ne croiserions plus.

  • Retournement

On pourrait se dire que les musées perdent tout, dans cette petite affaire là, tout ou du moins, beaucoup. Que nous perdons et perdrons, nous aussi, beaucoup.

Sauf à retourner le monde pour le mettre à l’endroit, comme souvent.

Sur les volets économiques nous nous souvenons de certains bienfaits de la crise de 2008. Nous avons réappris à penser ensemble. À penser mailler. Nous avons réécouté Deleuze, le monde des musées a repensé territoire, rhizomes. Nous avons repensé reliance. Qu’apprendrons-nous de cette crise là ? Que la culture, peut-être, est, en vrac : un bien au sens moral et éthique du terme, une valeur non-marchande, un outil pour nos économies touristiques, plus que tout, ce qui nous a sauvé du confinement, chacun à nos échelles. Le Covid a dénudé nos âmes individuelles, il a aussi déconfiné nos pensées. Que l’on s’y soit arrêté, que l’on se soit laissé voyager, ou que l’on ait juste installé en 3D un temple de Pompéi dans notre salon sans bien tout saisir, il en restera l’essence : la culture fut ce qui nous est resté, le bien commun qui nous a relié et nous a tenue présente notre part restante d’humanité en pleine tempête.

Sur les volets muséographiques, nous imaginons donc un monde où nous ne nous croiserions plus. Nous pouvons aussi dire « nous imaginons un monde où nous ne croiserions plus que Caravage ou Monet, Rembrandt ou Velasquez, où le génie et les grands maîtres seraient finalement plus nos contemporains que tout autre. »

Cela s’appelle opérer un retournement. Mais allons plus loin : notre métier est de penser comment tout un chacun accèdera demain aux secrets de ces œuvres là, comment se fera le lien à l’artiste, au monument ; comment l’histoire se racontera, comment on fera parler la pierre, comment…

Nous indexons habituellement nos propositions sur des études comportementales : nous regardons ces citoyens qui sont nos publics, étudions les pratiques, les habitus, dégageons des attendus. Et nous nous conformons.

Le monde est devenu tactile ces 10 dernières années ? Nous avons fait de nos musées des lieux de tactilité : écrans tactiles, tablettes tactiles, copies de marbres en résine pour galerie tactile, etc. Mais voilà que le Covid vient sonner le glas de cette ère là : le toucher est désormais mortel. Il ne fait plus lien,  par sa dangerosité, au mieux sépare, au pire rompt le lien ad vitam aeternam.

Au sein de nos musées, en invalidant le dispositif, le Covid invalide la stratégie du lien.

Il nous faut donc repenser.

Toujours ou encore bien confinés, nous sommes là pour anticiper.

Anticiper. Le dictionnaire contemporain nous laisse le choix : employé dans son sens transitif : Faire avancer quelque chose dans le temps, dans l’espace. Quant à Anticiper sur : accomplir avant le moment normalement prévu ou encore accomplir d’avance ce qui devrait normalement se produire au moment désigné[2].

Quant à Anticipation, Lalande nous rappelle « Les Stoïciens et les Épicuriens appelaient ainsi la pensée du général en tant qu’elle se forme spontanément à la suite de la perception du singulier »[3].

À charge donc d’anticiper. Dans une situation inédite, la sagesse nous ferait reprendre Michel de Certeau et nous dire que tout sera détourné dans nos petits arts de faire ; la contrainte professionnelle nous enjoint elle d’aller chercher du côté de la Mētis des Grecs un peu d’intelligence stratégique, histoire d’essayer de viser juste.

À cet endroit-là de nos petites réflexions, une seule question se pose vraiment : si le Covid dissocie, dé-lie, s’il fait de nos outils dans nos musées ses armes meurtrières, comment se fera demain le lien ou, plus encore, comment la culture, qui a donc participé à maintenir le lien (à soi, à l’autre, à une société, à une culture commune) et ces temps d’isolement, va-t-elle participer à anticiper cette fois, plutôt que de suivre, en initiant avant même que nous en ayons dans l’espace public l’usage, les futurs outils du lien ?

À cet endroit-là, le Covid désordonne l’ordre établi : nous ne sommes plus des observateurs qui nous alignons sur des pratiques, mais des anticipateurs qui avons charge d’inventer, de trouver, de définir les outils qui demain vous seront ceux par lesquels le lien se fera.

Aussi étrange que cela paraisse, nos musées fermés, encore blessés de l’avoir été ou bataillant à faire revenir leurs publics, deviennent des laboratoires de l’usage futur et du lien culturel, partant social.

Après avoir repris sa place en temps de confinement et nous avoir fait oublier qu’on a eu jeté la Princesse de Clèves, voilà que ceux à qui l’on a si souvent reprochés d’être empoussiérés deviennent le lieu où non seulement on pense mais où vont désormais s’inventer les outils dont l’usage va inaugurer une nouvelle forme de lien avant même que nos publics s’y soient essayés comme citoyens, sujets de la société.

Revanche de l’histoire ? renversement en tous cas, qui pourrait paraître anodin, mais ne l’est pas, et loin s’en faut.

Photographie : © elsa olu, Musée d’art contemporain, Amsterdam, Février 2019
  • Re-lier

Alors justement, qu’entrevoyons-nous pour re-lier[4] ?

L’ère du tactile s’efface : que restera-t-il du toucher demain ? Qu’est-ce qui remplacera le toucher demain ? Qu’est-ce qui sera demain toucher ? Qu’est-ce qui se révèle toucher, ou le devient, ou le redevient ? Variations de questions qu’une essentielle sous-tend : Dans ce dénudement qu’opère le Covid, que (re)découvrons nous ?

Reprenons : Voir, Sentir, Toucher, Goûter, Entendre

Voir : le musée est avant tout le lieu de. La médiation vise à accompagner la vue, il faut donc associer, voir est une redondance, il faut une complémentarité ;

Sentir … masqués ???

Toucher : plié

Goûter : on repassera

Photographie : © elsa olu, Exposition Balenciaga, Madrid, Juin 2019

Reste Entendre

Balayés les écrans, les commandes tactiles, les boutons et autres poignées pour actionner les médias. Désormais tout passera par la voix : celle qu’on entend (le discours sur, la parole), celle qu’on émet (la commande vocale, le commentaire), celle qu’on écoute (la parole, la lecture), celle qu’on partage (la lecture, le débat), celle qui relie (l’échange), …

  • Allons-nous passer ainsi à l’ère de l’oralité ?

Non pas revenir à une médiation orale, qui, au sens muséal du terme, s’entendrait comme réhabilitation de la voix (de la lecture) comme outil de transmission d’un savoir sur, ou pour le dire autrement, la réhabilitation du partage oral de la connaissance, la réhabilitation du discours oralisé, mais entrer dans une ère nouvelle d’une oralité que l’on chargerait aussi de recouvrir le sens du toucher : de donner l’épaisseur du lien, de donner à ressentir l’autre, la part charnelle du monde ?

Pour le dire autrement, une oralité qui serait tactilité est-elle possible dans l’espace partagé du musée (si nous considérons qu’elle l’est dans l’espace intime), et l’oblitération violente et contrainte d’un des sens prédominant ces dernières années dans nos modes de reliance sociale nous conduirait elle à (re)découvrir socialement les qualités (au sens philosophique du terme) de la voix dans sa trame profonde, à (re)introduire dans l’espace partagé sa part la plus charnelle, à mélanger finalement ces deux sens dont l’un nous serait définitivement amputé, partant, à redonner de la chair au musée, cet espace décorporéisé par excellence sous les injonctions d’une philosophie platonicienne elle-même successeure d’une pensée judéo-chrétienne pour qui la chair demeure pêché ?

Il est des voix texturées. Les voix de Fanny Ardant, Jeanne Moreau, Marguerite Duras, ouvrent un paysage, une manière de se tenir dans leur paysage, de se tenir, de penser. Elles portent un éprouvé, font éprouver.

Les voix dans nos musées étaient hier numériques, déshumanisées, évidées. Pour nombre d’entre elles on pourrait écrire aphones.

En manque de tactilité et de chair, allons-nous faire la place, inventer de nouveaux outils là et, partant, ces lieux fermés pour lesquels nous nous devons de penser avant même qu’ils ne soient partagés dans l’espace public les outils du lien social, dans un renversement complet des procédures, vont-ils devenir ces « bancs d’essais du monde » que nous appelions en 2005[5],  une aire où la voix serait matière, épaisseur, planéité, paysage habité autant qu’onde vibratoire, où on retrouverait, valoriserait, l’épaisseur charnelle du grain qui ouvrirait, contiendrait, nourrirait, (re)définirait finalement nouvellement le lien à l’autre ?

Il nous reste à reprendre Edelman, Berthoz, Serres, Changeux, Damasio, … pour retravailler le rôle de la voix comme outil cognitivo-sensoriel dans nos espaces muséaux qui ne deviennent peut être rien de moins que ceux que nous annoncions en 2005. Après nous avoir consolés du manque, la crise du Covid-19 fait-elle de nos musées ces espaces potentiels, au sens winicottien du terme, dans lesquels nous apprendrons la reliance et à mieux pratiquer le monde de demain ? Osons le désirer.

  • Ré-habiliter

« La constitution des groupes humains a pour racine naturelle la mise en commun d’expériences illusoires »

D.W. Winnicott 

Photographie : © elsa olu, Exposition Bacon-Giacometti, Fondation Beyeler, Bâle, Mai 2018

Le Covid a créé un tsunami dans nos vies collectives et individuelles. Un tsunami et une béance. Une perte sidérale de nos repères, un renversement quasi-total de toutes nos procédures de vies. Nous nous sommes retrouvés marins en pleine tempête. Mais comme presque tout il a aussi sa part de rêve. Celle dont les sages dans l’Antiquité nous enjoignaient de faire le meilleur.

Si les musées, à qui l’on a tant reproché de rappeler un monde désuet deviennent les laboratoires dans lesquels se fabriquent les nouvelles prothèses du lien, gageons que la culture, après nous avoir tenu vaillance en plein confinement, prendra aussi ainsi une part de sa revanche.

  • Donner un nouveau visage au musée
Chaque musée doit être unique, à l’image des pièces qui les habitent et les font vivre. Il faut inventer sans cesse, que ce soit ce que peut ou doit être, à l’ère post-Covid-19, un musée d’histoire, comme celui qui se pense actuellement à Vienne, et qui rappellera que Vienne fut l’une des villes les plus importantes de la Gaulle autant qu’il sera un outil pour apprendre à faire évoluer nos pratiques et nos façons de faire société, que ce soit un Centre de découverte du paysage, de la nature, que l’on décline sur un mode poétique et sensible pour défendre sa préservation, comme on l’a fait à Vaujany, ou pour de nombreux Parcs naturels, que ce soit un nouveau visage que l’on donne à l’œuvre de Cocteau dans l’écrin de Rudy Ricciotti à Menton, pour accompagner les visiteurs non-avertis à entrer dans son univers singulier.

Alors oui, en pleine crise du Covid-19, observer regarder écouter veiller doit permettre d’anticiper les pratiques et d’ajuster les projets des musées dans lesquels nous nous retrouverons demain… La situation de crise actuelle est ce temps-là, que nous sachions tirer de cette crise le meilleur, est certainement autant une promesse qu’un espoir. 

Au sujet d’Elsa Olu

Muséologue et muséographe exerçant en libéral depuis près de 25 ans au sein du Cabinet qu’elle a créé, Elsa Olu poursuit en parallèle des activités de recherche, notamment sur les places et rôles à donner aux dispositifs polysensoriels et cognitivo-sensoriels dans les musées. Historienne de l’art de formation, elle s’est consacrée à une thèse de philosophie-muséologie en 2002-2005 dans laquelle elle a pensé le musée comme «banc d’essai du monde», entre Michel de Certeau et Winnicott. Elle est aujourd’hui en charge de nombreuses programmations muséo-scénographiques.

[1] Michel Serres, « Guérison à Épidaure » in Les cinq sens, Paris : Ed. Grasset & Fasquelle, 1985

[2] Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, https://www.cnrtl.fr/definition/anticiper

[3] André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Ed. Quadrige/PUF, Paris, 1926 pour la 1ère édition, 2002 pour la présente édition.

[4] Étymol. et Hist. A. 1. 1174-78 « attacher, serrer étroitement » (Étienne de Fougères, Livre des manières, éd. R. A. Lodge, 862, v.), Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, https://www.cnrtl.fr/definition/anticiper

[5] Elsa Olu, Ouvrir l’ère post-muséal, Propositions pour une nouvelle ontologie culturelle, Thèse de doctorat, 2005

AUTEUR: Elsa Olu, Muséologue-Muséographe

elasolu@orange.fr  / www.museologie.fr

PHOTOS: Elsa olu

Photo du carousel: © elsa olu, Musée d’Agrigento, Italia, Août 2019

Date de première publication: 22/05/2020

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