Le mouvement intellectuel, littéraire et artistique Dada a vu le jour le 5 février 1916 à Zurich. Un siècle plus tard, la télévision publique suisse SRG SSR et Arte ont décidé de lui rendre hommage en lançant le projet de documentaire interactif Dada-Data. Avec ce projet particulièrement innovant, « le DADA se fait DATA grâce aux participations des internautes ». Présentation de ce projet et interview de ses deux co-auteurs par Nicolas Bole (leblogdocumentaire.fr).

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Dada se caractérise par une remise en cause de toutes les conventions et contraintes esthétiques idéologiques et normatives – que ce soit en photographie, en littérature ou en tout autre forme d’espression artistique. A l’époque, le but était de choquer, de se réinventer sans cesse. 100 ans après la naissance de ce mouvement, à Zurich comme dans toute l’Europe, l’heure est à la fête et à sa réinterprétation.

Comme l’explique son créateur David Dufresne: « Dada-Data est un salut aux 100 ans du mouvement dada, un hommage viral, vivant, vibrant, et ancré dans notre époque, comme Dada était en guerre contre la sienne ».

Trailer vidéo:

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Le documentaire interactif Dada-Data invite le public à découvrir Dada sous un angle interactif, au travers de ce que l’on appelle des « hacktions ». Le coup d’envoi est donné le vendredi 5 février 2016. Pendant 4 semaines, le mouvement dada sera traité sous de multiples formes: collages sur Instagram, objets imprimés en 3D, poésie en ligne, cube Dada (où vivre pleinement le mouvement) ainsi que le manifeste, qui sera réécrit au Cabaret Voltaire de Zurich. Les hacktions s’étendront sur un mois, jusqu’au 5 mars 2016. Pour ne rien en rater, les internautes peuvent s’inscrire à la newsletter sur www.dada-data.net.

Outre les hacktions, les internautes pourront également visiter le Dada-dépôt, un anti-musée web qui propose de nombreux documents et informations sur le mouvement et dont la collection sera régulièrement complétée au cours des mois et années à venir.

Hacker la pub

La première étape de ce projet multifaçettes a commencé avec le « DADA BLOCK » : une extension de navigateur à installer pour remplacer les publicités classiques des sites web par de la publicité dada.

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Le « READY-MADE » connecté a aussi débuté et donne la possibilité de gagner des objet-phares du mouvement artistique comme le fameux urinoir « Fontaine » de Duchamp imprimé en 3D, il suffit de s’inscrire au tirage au sort.

Un chat de discussions dada est aussi accessible sur la page du webdoc.

Les phases suivantes permettront de créer un musée dada moderne avec la phase GRAM (le 19 février) et Tweet-poésie (le 26 février). La phase GAFA du 12 février encouragera la vie sans les géants Google, Apple, Facebook et Amazon et proposera une vie sans téléphone.

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5 semaines complètement DADA pour devenir artistiquement GAGA !

Un projet transmédia international

A l’origine du projet DADA DATA, Anita Hugi, rédactrice et auteure de «Sternstunde Kunst» de SRF, David Dufresne, pionnier du web doc et double vainqueur du Grimme Online Award avec «Prison Valley» et «Fort McMoney», et membre du MIT.

Le projet a nécessité 18 mois de travail et ambitionne d’être « une nouvelle façon d’apprendre, de partager, une expérience interactive rarement vue dans le paysage francophone ».

Ce projet documentaire web est une coproduction internationale entre la SSR, Arte, DOCMINE, associé à des partenaires institutionnels tels que Pro Helvetia, Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK) et le Cabaret Voltaire.

Le CLIC France aime particulièrement…

. l’idée géniale de ce webdoc

. son graphisme et son ergonomie

. ses contenus et ses nombreusers « hactivités ».

Lancement du Dada-Data le vendredi 5 février 2016

Lancement du Dada-Data le vendredi 5 février 2016

7 QUESTIONS A … Anita Hugi et David Dufresne, les deux auteurs du web doc Dada Data

Racontez-nous la naissance de Dada-Data : pourquoi, comment ?

Anita Hugi : Je suis chargée de programme, qui en Suisse est un statut incluant aussi un travail de producteur et d’auteur. En Suisse alémanique, le documentaire tient une place spéciale : il y a un vrai amour du documentaire à la télévision. Mais la télévision entendue comme une plateforme et non comme une forme ! Or cette plateforme peu à peu disparaît. Je réfléchissais depuis longtemps à la manière de garder la légitimité d’utiliser de l’argent public pour produire du documentaire – ailleurs qu’à la télévision : de penser à l’après télévision qui arrive… Il n’y a pas eu de documentaire sur Dada pendant 50 ans ; je me suis dit que c’était important de le faire.

Alors j’ai initié le documentaire linéaire et en réfléchissant à Dada, je me suis dit que ce mouvement, c’était un peu Internet avant la lettre. Et que Dada était ludique.

Pour y réfléchir, j’ai tout de suite pensé à David Dufresne… qui m’a d’abord dit non ! Mais finalement, j’étais convaincue que c’était le bon moment de faire un projet un peu fou, multilingue, en associant les pionniers du web, comme ARTE France, David Dufresne et Akufen.

dada data banner

David Dufresne : Ce projet est un peu né comme est né Dada. Des gens comme Anita ont pensé qu’il fallait ouvrir une espèce d’espace pour pouvoir sauter par-dessus les frontières et célébrer les 100 ans de Dada en réunissant des personnes de différents pays comme Dada le faisait. Ça s’est fait autour d’un lieu virtuel, Dada-Data, qui est conçu comme un véritable espace physique.

C’est venu comment, cette idée de réactualiser Dada à l’heure de la data ? 

D. D. – Quand Anita m’a parlé du projet, je me suis dit : « je n’ai pas envie de faire un musée ». En réalité, j’avais peur d’aborder cette histoire de l’art, qui est énorme, et qui est viscérale pour moi. « Dada est un microbe vierge » : cette phrase de Tristan Tzara a tout déclenché.

Dada-Data doit être un virus, comme un virus informatique. Et il n’est pas question de respecter Dada, d’être dans la commémoration et la poussière, simplement d’en respecter l’esprit.

Décrivez-nous d’abord le projet par le menu : des hacktions, un hackathon, un manifeste, un anti-musée, une installation… L’idée, c’est de coloniser le web de l’esprit Dada dans la durée ?

D. D. – Absolument.

A. H. – Coloniser ? Oh, je ne préfèrerais pas utiliser ce mot. Et nous les Suisses, on a peut-être moins d’expérience avec ceci…

D. D. – Mais je maintiens ! Je crois réellement que nous sommes est en guerre. Cette sensation s’est confirmée pour moi au fil de l’année 2015, avec les attentats de Paris et le marasme de la pensée. … La question se pose pleinement avec Internet : qu’est-ce qu’on fait avec la liberté d’expression ? On la laisse aux états, aux marchands, aux méchants ? Ou on s’en sert ? Donc, oui, d’une certaine manière, on veut coloniser le web ! En sachant à l’avance qu’on n’est rien et que notre seule arme, c’est l’absurde car on lutte contre plus fort que nous. L’idée des haktions est venue d’une discussion avec Alexander Knetig [qui dirige ARTE Creative, NDLR]. De la même manière que Dada avait créé des exercices, nous créons des haktions : là réside le cousinage.

Mais nous nous sommes aussi aperçus que Dada ne disait quasiment rien à personne : ça, c’était la claque. Alors il fallait bien montrer aussi les œuvres, mais sans ordre chronologique ni visée muséale. Les montrer comme dans un dépot de musée, comme si les œuvres étaient dans les tiroirs du Louvre. Tout ça est venu petit à petit. Que personne ne connaisse Dada m’a fait un peu peur ; et Akufen rira jaune peut-être en lisant ceci : j’ai trouvé cela formidable qu’ils n’y connaissent rien. Leur regard neuf a permis de partir en roue libre, d’autant qu’ils se sont vite plongés dedans. Ils ont découvert le fond et la forme au même moment, et je crois que ça se ressent dans le site. … Les 100 ans du surréalisme feront sûrement beaucoup plus de bruit.

Pourtant, Dada est le fondement de notre culture : celle du mix, de remix, de la boucle, de la simultanéité, de la performance, du détournement, du rire…

A. H. – … Et de la création commune aussi !

Les hacktions sont autant d’appels faits aux internautes à participer et à transformer « leur » web, en zappant les pubs ou en détournant Twitter de son utilisation journalistique ou informative. Vous pensez que les internautes sont mûrs pour se saisir de ces outils numériques et en détourner le sens ? On peut rêver que ce DataBlock là devienne un service public, avec des oeuvres d’autres courants artistiques pour contrer le pouvoir de la publicité ?

dada data block

D. D. – Ce serait prodigieux ! Quand Dada naît, il révolutionne la typographie en utilisant celle de la publicité. La publicité a amené une révolution typographique démentielle au début 20ème siècle. Et eux la détournent. Nous voulions continuer dans ce chemin. D’où l’idée du virus … Je continue de penser que les auteurs ont pour mission, dans le monde du digital, de chercher de nouveaux horizons. Ce qui fait qu’on est forcément un peu en avance sur les usages. La question qui se pose est bien sûr : quand est-ce qu’on à l’ouest, qu’on ne parle qu’aux geeks ?

Toute œuvre documentaire interactive doit porter en elle une forme d’innovation.

Et puis, le DadaBlock n’est pas si compliqué que ça à utiliser. L’idée avec Akufen était, comme toujours, de tout simplifier petit à petit : DataBlock, c’est finalement un seul bouton, un seul clic. Avec DataTweetPoésie, on rentre dans le poème directement !

Data Gafa possède un véritable aspect ludique : est-ce que vous pensez que l’on peut révolutionner le monde avec une approche ludique ? Est-ce que c’est vraiment un changement de paradigme ?

A. H. – Je crois que oui. Si j’ai demandé de travailler avec David, c’est que j’ai entrevu qu’il avait la possibilité de faire quelque chose de marrant et d’intéressant en même temps. Le ludique, c’est très difficile à produire si l’on ne veut pas être simpliste.

D. D. – Je pense que le rire est la seule chose qui nous reste. On nous a à peu près tout enlevé, donc autant en rire ! Dada est le mouvement qui a le plus révolutionné l’art – et au-delà – par l’absurde. Je crois que notre sens de l’absurde est le meilleur rempart contre le cynisme et la moquerie du monde. Je pense que Donald Trump et Nicolas Sarkozy se moquent beaucoup de nous. Et qu’il est nécessaire de ne pas les prendre au sérieux. C’est la grande leçon de Dada : il faut qu’on arrête de se prendre au sérieux. Après, le problème du ludique dans les narrations interactives, c’est que ça devient la recette miracle : tout devient marrant, ludique…

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Dans Data-Dada, il y a aussi un musée, ou plutôt un anti-musée : expliquez-moi cette dénomination… Et notre déambulation dans cet anti-musée.

A. H. – On a en référence cette citation : « Dada était une bombe ». Jusqu’aux années 70, aucun musée n’a collectionné Dada. Ce sont les Dadaïstes eux-mêmes qui ont gardé cette collection vivante, puis ce furent des collectionneurs privés, des anarchistes, des fous, qui l’ont ensuite donnée au Centre Pompidou ou au musée de Zurich. Dada a connu un intérêt très tardif. Et beaucoup d’œuvres sont très fragiles, volontairement d’ailleurs, pour qu’il n’y ait pas de marchandisation possible.

A part une petite salle au MoMA à New York, il n’y a pas de musée Dada. On ne voulait surtout pas faire un musée nous-mêmes. Alors on a appelé cela « dépôt », qui fait référence à un garage, là où les œuvres sont garées… ou égarées.

C’est un clin d’œil au désordre : en allemand, le dépôt signifie aussi un endroit dérangé. On savait aussi que les musées ne nous suivraient pas tout de suite dans l’aventure. Internet permet de retrouver les pièces de cette bombe. On ne cherche pas à les classifier, mais à les mettre à disposition de manière aléatoire. Le hasard te passe la main dans le dos et te pousse à explorer.

D. D. – La déambulation dans le musée est très tactile et aléatoire. On passe d’une œuvre à un artiste, d’un artiste à une citation… Si tu reviens sur tes pas, tu ne tombes pas sur la même œuvre. C’est comme une balade en forêt : tu n’as aucun repère, tu es perdu. Tu as une sorte d’anti-guide de cet anti-musée : c’est l’interview de Greil Marcus. Nous sommes allés le voir à New York avec 20 questions dans un petit sac. Il en a tiré 12 au sort. Puis à la fin, il les a toutes sorties tellement il a apprécié l’exercice. Donc il lit nos questions et il y répond. C’est une interview aléatoire : il parle un peu de Dada et beaucoup du monde dans lequel nous sommes aujourd’hui. Il nous montre qu’avec Dada, on est en train de parler d’une matière vivante, mais pas de tableaux accrochés au mur… Finalement, je retire l’image de la forêt. Je préfère dire : on est dans les catacombes. C’est un peu bordélique, on tombe sur un truc, on repart… le tout dans une confrontation des genres et des matériaux.

Trailer vidéo 2 :

DADA DATA est un petit peu « respectueux » de Dada, non ? Les dadaistes auraient-ils aimé ? 

Que ce soit à France Télévisions, chez ARTE, à la SSR (qui a investi 300.000 francs suisses sur ce projet, soient environ 270.000 euros), à la Gaîté Lyrique, chez Agat Films, Upian, l’ONF, Small Bang ou même vous : on est tous à se poser la question de la relation des œuvres avec le public. On ne peut plus aujourd’hui faire comme si nous étions encore, comme disait Boris Razon, un ballet de danse contemporaine qui va de ville en ville pour des happy few. Ce temps est révolu, et c’est tant mieux. On doit se demander « à qui on s’adresse ? » quand on fait un projet. Et puis, nous ne sommes pas allés jusqu’au bout de la destruction car Dada n’était pas non plus dans la destruction. En revanche, on espère qu’au hackathon, des hackers vont venir réfléchir et hacker notre projet.

blog-documentaire2Propos recueillis par Nicolas Bole

L’interview intégrale et passionnante «Dada-Data un cabaret documentaire confectionné par Anita Hugi et David Dufresne » est à lire sur l’excellent blog consacré au webdoc leblogdocumentaire.fr créé et animé par Nicolas Bole et Cédric Mal.

LIRE AUSSI:

. l’article de David Dufresne sur liberation.fr

SOURCES: SSR, RTBF, leblogdocumentaire.fr, Davidf Dufresne

Date de première publication: 05/02/2016

Illustrations: (c) Dada Data

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