Alors que s’achève l’exposition Sites éternels de Bâmiyan à Palmyre au Grand Palais, le CLIC France a choisi d’interviewer le président et co-fondateur d’Iconem, une start-up spécialisée dans l’utilisation des technologies 3D pour numériser des sites archéologiques en danger qui a largement contribué à la mise en place de l’exposition. Yves Ubelmann relate les origines de la start-up et dévoile un premier bilan de l’exposition.

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Architecte de formation, comment êtes-vous devenu protecteur du patrimoine mondial ?

Je me suis très tôt spécialisé dans l’archéologie et j’ai eu l’opportunité de travailler notamment en Syrie, Afghanistan, et au Pakistan sur les relevés, l’étude et l’interprétation de nombreux sites. En partageant le quotidien des archéologues et en parcourant tous ces sites et leurs alentours, j’ai été témoin de la disparition très rapide de pans entiers de notre histoire, du fait de l’urbanisation, des changements environnementaux ou des conflits armés, et j’ai commencé à imaginer des solutions pour minimiser l’impact de ces destructions. Avec les développements des drones et de la 3D, j’ai eu l’idée de combiner ces deux technologies pour préserver numériquement les sites menacés.

Comment est née la société Iconem ?

L’entreprise est née de plusieurs rencontres, tout d’abord avec Jean Ponce : ce chercheur de l’ENS/INRIA a développé des algorithmes permettant de « transformer » un grand volume d’images en un modèle 3D complet. Puis je me suis associé avec Philippe Barthélémy, pilote de drone et ancien pilote d’hélicoptère et d’avion. Notre projet a été accompagné par l’incubateur Agoranov, de 2011 à 2012, et nous avons créé la start-up Iconem en mai 2013. Iconem a bénéficié d’une levée de fonds en juillet 2015 auprès du groupe Parrot, qui a permis de constituer une équipe très performante d’ingénieurs R&D, développeurs et graphistes 3D. Iconem a aujourd’hui une équipe de 12 personnes.

Quelle est la philosophie du projet Iconem ?

Nous souhaitons mettre la technologie la plus innovante au service du patrimoine en danger. Nous voulons créer une mémoire numérique de ces sites pour en conserver la connaissance, les rendre plus accessibles aux chercheurs et aux experts et les transmettre aux générations futures.

Depuis 2013, quels sont les lieux ou sites archéologiques menacés ou détruits que vous avez reconstitué ?

Notre projet-phare depuis 2015 est « Syrian Heritage », un grand projet de numérisation 3D du patrimoine syrien qui nous a permis de créer des doubles numériques du Krak des Chevaliers, de la Mosquée des Omeyyades, du site de Palmyre (avant et après destruction partielle) et d’autres sites exceptionnels. Les destructions infligées au patrimoine syrien, en particulier les destructions volontaires, idéologiques, ont été largement médiatisées. Mais elles ne doivent pas faire oublier la lente dégradation voire la disparition de nombreux sites archéologiques, y compris en Europe.  Au total, nous avons créé 150 modèles 3D à partir de sites situés dans 12 pays.

Présentation vidéo du projet Syrien:

Iconem s’est retrouvée au cœur de l’actualité mondiale en 2016 avec votre projet de reconstitution des sites syriens détruits par Daesh. Comment est né ce projet unique ? 

Je travaille en Syrie depuis 2006, donc, bien avant le début du conflit. En 2012, en discutant avec mes anciens collègues syriens, je me suis aperçu qu’ils étaient complètement démunis, sans moyens, abandonnés par la communauté internationale. Cet isolement était d’autant plus tragique que les sites archéologiques étaient fortement touchés par le conflit : les archéologues syriens avaient justement besoin d’une aide d’urgence. C’est pourquoi je leur ai proposé spontanément un support technologique pour les aider à documenter leur patrimoine.

Comment avez-vous pu réaliser vos missions et quelle a été la durée de la mission ?

Ce projet s’est déroulé en deux temps. Au début du conflit, il était impossible de se rendre sur place donc nous avons mis en place des formations à distance pour les archéologues syriens, qui nous envoyaient depuis le terrain des données collectées suivant notre protocole. Cette méthodologie nous a permis de réaliser un modèle 3D assez complet du Krak des Chevaliers et d’identifier précisément les destructions dues au conflit, en superposant les modèles 3D avant/après de l’édifice.

A partir de 2015, nous avons pu aller sur le terrain grâce à un partenariat avec la DGAM – Direction des Antiquités et Musées de Syrie - antérieur au conflit. En avril 2016, quelques jours après la libération du site de Palmyre, occupé pendant un an par les troupes de l’Etat islamique, Iconem a été la seule organisation étrangère autorisée par la DGAM à accéder au site et à documenter les destructions. En quelques heures, nous avons pu collecter des milliers de photos, en particulier des temples de Bêl et de Baalshamin, très endommagés. Nous avons également pu documenter de manière très précise l’état du musée de Palmyre, qui a été entièrement saccagé par les troupes de l’Etat islamique. Collecter ces données à ce moment précis était extrêmement important pour l’avenir du site et pour établir clairement les responsabilités dans ces destructions.

Aujourd’hui, je me rends régulièrement en Syrie pour former les spécialistes locaux, compléter nos données et effectuer des études pour l’UNESCO.

Pour immortaliser les sites syriens, Iconem a mis au point une technique innovante et unique, combinant les possibilités de prises de vue des drones à la technique de photogrammétrie.  Comment combinez-vous ces deux approches ? Quel est l’avantage de cette technique mixte ?

Il y a deux technologies différentes, celles qui permettent l’acquisition des images et celles qui permettent leur traitement, et leur association donne des résultats très innovants. Pour les technologies d’acquisition, nous utilisons des drones : en collectant un très grand volume d’images en un temps limité, ils sont devenus un outil utile et relativement peu coûteux pour l’étude et l’interprétation des sites archéologiques. Par exemple à Palmyre, nous avons collecté près de 30 000 images. Et pour obtenir le rendu extrêmement qualitatif qui est notre marque de fabrique, nous complétons à la perche télescopique ces prises de vue par drone. Les technologies de traitement sont essentiellement des algorithmes qui déterminent sur chacune des images des points d’intérêt, de manière à créer un « nuage de points » qui, une fois projeté dans l’espace, reprend la forme et la couleur de l’objet.

Relevé 3D de la mosquée des Omeyyades (8e siècle), à Damas, en Syrie (c) Iconem

Relevé 3D de la mosquée des Omeyyades (8e siècle), à Damas, en Syrie (c) Iconem

Pourquoi cette technique était particulièrement adaptée au site de Palmyre ?

Pilotés à distance, les drones peuvent survoler des sites dangereux ou inaccessibles et générer en peu de temps de grands volumes de données. Cette technique s’est donc avérée particulièrement appropriée pour Palmyre, minée et accessible seulement quelques heures par jour, et aussi pour un autre site, Khorsabad en Irak. En juin 2016, grâce à un drone longue portée lancé depuis la ligne de front entre les Kurdes d’Irak et l’Etat islamique, nous avons pu collecter de précieuses données sur ce site assyrien majeur alors situé dans le territoire de Daech; leur analyse par des archéologues spécialistes du site a révélé l’étendue des destructions et pillages.

Que va devenir votre base de données en ligne Syrian Heritage ?

Syrian Heritage est un projet pérenne qui a vocation à être intégré à un projet plus large de cartographie 3D initié par Iconem. En cliquant sur un site archéologique, il sera possible d’afficher un ensemble de données 2D et 3D (éléments techniques, modèle 3D, etc.) alimenté en grande partie par des images et informations téléchargées par les utilisateurs et modérées par notre équipe. Cette plateforme sera un outil collaboratif et évolutif au service des scientifiques et du grand public.

Comptez-vous être impliqué lorsque viendra le temps de la reconstruction ?

La 3D est un formidable outil en vue de la reconstruction physique d’objets et monuments. Dans le cas des destructions effectuées par l’Etat islamique, le plus souvent les fragments restent sur place et peuvent ainsi être inventoriés, scannés et ré-assemblés virtuellement. Cette opération facilite la reconstruction physique.

Iconem a par exemple reconstruit virtuellement l’arche de Palmyre en simulant l’explosion qui l’a détruite et en repositionnant virtuellement les blocs retrouvés à terre. Notre travail peut donc aider les architectes sur le terrain a prendre les meilleures décisions pour orienter leur stratégie de restauration, même si la restauration physique sort de notre domaine de compétence.

Que pensez-vous de certaines polémiques qui ont commencé à voir le jour à propos d’une éventuelle « reconstruction » du site de Palmyre ?

Iconem n’intervient pas dans le débat, parfois très politique, sur la reconstruction physique des sites. Nous apportons les outils et données scientifiques qui rendent possible cette reconstruction dès lors qu’elle a fait l’objet d’un consensus des scientifiques et des autorités compétentes.essai_palmyre

Les reconstitutions des sites syriens ont été largement diffusés dans la presse et ont contribué à faire prendre conscience au grand public de cette forme plus méconnue de ravage de la guerre. Ces reconstitutions ont également servi de « matière première » à l’exposition du Grand Palais « Sites éternels » coproduite par la RMN-GP et le Louvre. Comment est né ce projet ? 

L’exposition Sites Eternels est exceptionnelle à plusieurs titres. Pour la première fois en France, des institutions culturelles de premier plan proposent une exposition au contenu majoritairement numérique : en effet, « Sites Eternels » s’appuie très largement sur le travail de relevés 3D d’Iconem en Syrie et en Irak et présente volontairement un nombre très limité d’œuvres et de pièces.

Comment la start-up Iconem a-t-elle pu y jouer un rôle si important ?

Organisée en un délai record, cette exposition repose sur un partenariat inédit entre deux grandes institutions culturelles, la RMN-Grand Palais et le Louvre, et une start-up, Iconem, avec un objectif commun, celui de sensibiliser le public le plus large à la question du patrimoine en danger. L’actualité est venue tristement rappeler l’urgence et l’importance de cette question car Palmyre a été reprise par l’Etat islamique la veille du vernissage de l’exposition, laissant envisager de nouvelles destructions.

A la fin de l’exposition les visiteurs étaient invités à envoyer leurs propres photos de voyages en Syrie. Comment allez-vous pouvoir utiliser cet apport dans vos développements futurs ?

Ces images, prises par des touristes, nous aident à construire et affiner nos modèles 3D des sites syriens tels qu’il étaient avant le conflit. Ces modèles avant conflit sont ensuite comparés aux modèles 3D actuels et permettent de constater précisément l’évolution des sites pendant les combats (destructions, pillages, déplacements ou disparitions d’objets, …).

L’exposition va-t-elle tourner en France et dans le monde ?

Cette exposition est conçue comme itinérante et nous espérons qu’elle rencontrera un large public partout dans le monde. Le caractère essentiellement numérique de l’exposition facilite son adaptation à de nouveaux lieux et plusieurs musées ont déjà manifesté un intérêt pour l’accueillir.

C’est la première fois qu’Iconem est entrée sur le terrain de la muséographie en apportant ses contenus et en créant même des contenus spécifiques d’exposition et de médiation. Quel bilan tirez-vous de cette expérience pour Iconem ?

Le travail d’Iconem est de nature scientifique et s’adressait jusqu’à cette exposition à un public de spécialistes, d’archéologues. Nous avons beaucoup apprécié de travailler sur la valorisation et la diffusion de nos données et l’engouement du public pour cette démarche, puisque l’exposition est un succès, nous a beaucoup touchés. Pour lconem, cette exposition confirme l’acquisition d’un savoir-faire supplémentaire, en création de contenus et médiation, et d’autres projets de ce type se profilent pour nous dans d’autres musées parisiens et à l’international.

Dans cette exposition vos contenus sont mis à disposition de deux manières : le vidéo mapping et une application interactive utilisant la technologie Tango. Quel potentiel muséographique voyez-vous dans ces deux techniques?

Ces deux techniques ont beaucoup d’avenir dans les musées, par le caractère immersif du video mapping et le potentiel pédagogique de la technologie Tango.

Présentation vidéo « Palmyre : une expérience en réalité augmentée »

Avez-vous envie de développer votre activité à destination ou en coopération avec les musées et les lieux de patrimoine ?

Oui, cette première expérience avec « Sites Eternels » nous a beaucoup rapprochés de ce secteur et je pense que nous avons beaucoup à lui apporter.

Sur quels sujets pourriez-vous apporter ou adapter les contenus que vous avez pu produire depuis 2013 ?

Iconem a la plus grande collection numérique de sites historiques syriens et au rythme de 12 à 15 missions par an, nos collections s’enrichissent également sur des pays comme l’Iraq, l’Iran ou l’Afghanistan. Sur des thématiques comme les châteaux médiévaux, les lieux de culte ou encore l’architecture antique, nous disposons d’un corpus de données très riche, qui représente autant de projets d’exposition variés et attractifs. De plus, nous prévoyons des missions en Asie (Cambodge) et Amérique latine dans les prochains mois.

Dans quelles modalités souhaitez-vous travailler avec les musées et lieux de patrimoine ?

Nous apprécions d’être coproducteurs des expositions qui présentent nos données et de travailler étroitement et très en amont avec les scénographes. Mais nous pouvons aussi intervenir ponctuellement pour apporter notre expertise ou des données spécifiques à un projet d’exposition.

Pour revenir au premier métier d’Iconem, quels sont vos projets de reconstitution numérique en cours de développement ?

Nous avons commencé à travailler en Iran fin 2016 sur des sites magnifiques et peu connus et 2017 sera certainement l’année de la « diversification géographique » pour Iconem avec plusieurs missions programmées hors Moyen-Orient.

Pouvez-vous nous parler plus en détail du projet Pompéi, qui est l’un des plus importants de par sa surface ? Qui sont vos partenaires ?

« Digital Pompei » est avant tout une collaboration entre Microsoft Research, l’INRIA, l’ENS et deux start-ups, Iconem et Cintoo3D. Le défi technologique était de réaliser un modèle complet, « massif », de la totalité du site de Pompei, et de parvenir à le compresser et à l’afficher, grâce à la technologie de Cintoo3D. Ce défi a été relevé et ce projet est une véritable preuve de concept pour la numérisation de sites étendus.

Pompéi par Iconem :

Vous appartenez à la catégorie des start-ups mais pourtant votre philosophie semble être très éloignée de la recherche du profit ou de la marge. Comment pouvez-vous concilier ces deux dimensions et quel est le modèle économique de l’entreprise ?

En effet, Iconem n’est pas une entreprise classique car nous portons un message et une philosophie universels, que nous avons traduit dans un fonds de dotation dédié à la préservation du patrimoine en danger, que nous venons de créer.

Néanmoins, nous avons une activité économique, avec une clientèle d’organisations internationales, de gouvernements, d’institutions culturelles, d’universités, par exemple l’UNESCO, les gouvernements afghan et omanais ou encore le CNRS. Je pense que ces deux dimensions sont parfaitement conciliables et nécessaires car nous avons besoin de fonds pour agir partout où des sites sont menacés. Et si une situation d’urgence se présente, comme à Palmyre, nous n’hésiterons pas à intervenir sans attendre.

Photos : (c) Iconem, RMN – GP

Propos recueillis par mail le 09/01/2017

Iconem est membre associé du CLIC France

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